Âmes de Verre – A. Hauchecorne

Âmes de Verre
Anthelme Hauchecorne
Midgard

On entend dire ici ou là que George Romero a donné au zombie ses lettres de noblesse. Telle la mort, je m’inscris en faux ! Si tant est qu’on puisse écrire quoi que ce soit avec un engin pareil…
L’artisan du zombie, le vrai, faut aller le chercher au XIe siècle en Espagne. A l’époque, un certain Rodrigo Díaz de Vivar y Tagadatsointsoin tuait des Maures vivants. Une petite crevure opportuniste encensée par Pierre Corneille qui accuse pour le coup quelques lacunes en histoire.
Chacun l’aura deviné, la chronique du jour portera sur Le Cid !
Ah ben non, vous allez rire, je me suis trompé de fiche.
Donc Le Sidh.
Un cycle d’Anthelme Hauchecorne. Un monocycle, puisqu’il ne compte à ce jour qu’un volume : Âmes de Verre. Ou plutôt un grand-bi, avec la nouvelle Roi d’Automne qui clôt le recueil Punk’s not dead.
Mais fi des considérations cyclistes, enfourchons nos petites reines – rhââ lovely – et direction la chronique ! Comme a dit Thésée au Minotaure juste avant l’épreuve de tricycle du Tour de Crète : en selle, moche-corne !

Couverture Ames de Verre Anthelme Hauchecorne

Une question, une seule : pourquoi Le Sidh s’arrête-t-il à l’acte I ? Je sais bien que Midgard a mis la clé sous la porte, mais pourquoi aucun éditeur n’a repris le flambeau ni ressorti Âmes de Verre ?
Ce roman n’est pas bon, il est excellent ! Riche, inventif, bien écrit, capable de (re)trouver son public en cas de réédition (en clair, y a du pognon à la clé, foncez !).
Même si la tétralogie prévue s’est arrêtée, contrainte et forcée, au tome 1, je conseille de se plonger dans Âmes de Verre ! Ecumez les bouquinistes, sortez le Necronomicon et invoquez Chimène “Je viens du Sidh” Badi pour qu’elle vous le ramène de je ne sais quelle bibliothèque perdue, tannez les éditeurs pour une réédition ! L-I-S-E-Z-L-E !

L’arc narratif global reste inachevé, mais le roman propose, autour de la quête du Requiem du Dehors, une histoire avec un début, un milieu et une fin. Un tout en soi, inclus dans un tout plus grand.
La trame principale suit Camille, recrue de la Vigie et apprentie chasseuse de monstres. En parallèle, un autre point de vue accompagne un Eveillé solitaire, Vincent, qui les as vus, parce que, quand on s’appelle Vincent, on est abonné aux cauchemars, au monde incrédule et aux raccourcis que jamais on ne trouve.
N’ayant pas pour habitude de raconter les bouquins, je n’entrerai pas dans les détails de l’intrigue, qui tourne autour d’un morceau de musique maudit. Je résumerai en disant qu’il y a tout ce qu’on attend d’une bonne histoire : action, suspens, tension, coups de théâtre, rythme. Rien à redire, Hauchecorne maîtrise la narration.

L’ensemble est entrecoupé de documents qui présentent l’univers d’Âmes de Verre, décrit par ceux qui y vivent (et parfois y meurent). On sent l’influence du jeu de rôle dans ce découpage qui mélange les règles du jeu et les encarts de background. Une idée bien pensée, qui permet au lecteur de découvrir au fur et à mesure, sans devoir se taper d’entrée un énorme exposé de présentation.
La richesse de l’univers vaut les Terres du Milieu, le Disque-Monde, Lankhmar. Je n’ai pas pour habitude de balancer du chef-d’œuvre à tout vent, mais là, c’est indéniable, Âmes de Verre appartient à cette catégorie.
L’urban fantasy d’Âmes de verre laisse tomber les vampires aux prises avec les loups-garous et les anges en guéguerre contre les démons. A trop surfer sur la mode, une bonne part du genre s’y est cantonnée et tourne en rond. Plutôt que ressasser les mêmes histoires des mêmes bêbêtes, Hauchecorne a ressorti des limbes l’énorme bestiaire du folklore et pioché dedans quelques créatures capables d’en remontrer à Nosferatu. Entre les mains d’un bon auteur, un simple croquemitaine caché sous le lit vaut toutes les légions infernales de Pandémonium (cf. Stephen King).
Créatures et humains ont besoin d’un décor pour s’ébattre (et se battre tout court). La ville de Lille sera leur terrain de jeu. Très proche de celle qu’on connaît, au détail près qu’un monde souterrain s’étale… euh… ben en dessous, c’est le principe du souterrain. Ce monde dans le monde s’appelle l’En-Deça, mélange de féodalité, d’île de la Tortue, de zone franche, de champ de bataille entre bandes rivales. Avec un trait particulier en plus : la réalité y est poreuse. Telles des portes sur les enfers, certaines zones ouvrent vers une autre dimension, peuplée de créatures fabuleuses (les Daedalos ou Streums – verlan de “monstre”). Cet autre monde est le Sidh, qui n’a rien de cornélien. Un nom celte, chacun l’aura remarqué, puisqu’on a tous en nous quelque chose de t’es né celte.
Un décor foisonnant, très imprégné de culture celtique (et très bien expliqué pour les néophytes sur le sujet, pas besoin d’un doctorat en histoire et archéologie de l’âge du fer). Voilà de l’urban fantasy inventive et originale, qui ne se limite pas à son genre et s’offre des excroissances dans un tas d’autres (polar à travers l’énigme du tueur en série appelé le Marchand de Sable, cyberpunk dans l’évocation de Machine et ses prothèses mécaniques, thriller politique dans ses intrigues de couloir, steampunk, fantastique…).

Ames de Verre Illustration de Pascal Quidault
Illustration de Pascal Quidault (https://www.anthelmehauchecorne.fr/)

Et les humains dans tout ça ? La plupart sont des êtres ordinaires comme vous et toi, des Dormeurs. Une poignée d’hommes et de femmes ont reçu un don de double-vue qui leur vaut le nom d’Eveillés et leur permet de repérer les Streums, invisibles au commun des mortels. Les Eveillés ne forment pas bloc, quelques-uns vivent leur vie en surface, d’autres magouillent dans l’En-Deça avec n’importe quelle faction pourvu qu’il y ait du pognon à la clé (des humains, quoi). Certains enfin rejoignent la Vigie pour veiller au grain et combattre les Streums.
Si tu t’attends à du manichéisme hollywoodien en mode gentils humains contre méchants monstres, détrompe-toi. La Vigie, on la découvre très humaine. Là où beaucoup te montrent un groupe soudé contre l’adversaire, avec au pire quelques prises de bec entre personnalités fortes, ici on en est très loin. On s’attend à une communauté anar bon enfant… et on met les pieds dans une démocratie moderne. La base n’a son mot à dire sur rien. Les dirigeants sont plus occupés par les querelles idéologiques et les luttes de pouvoir que par les affrontements avec l’ennemi du dehors. Aucune concorde rousseauiste n’anime ce groupe. Au contraire, il se divise en deux clans aux vues antagonistes élevées en dogmatismes. Sans parler des motivations individuelles pas toujours raccord avec la philosophie globale, guidées parfois par de bonnes intentions, le plus souvent par l’orgueil, l’appétit de pouvoir, le fanatisme… Une poudrière à deux doigts de péter. Bref, des gens, avec tout ce que cela implique de désunion. L’animal politique d’Aristote dans toute sa splendeur : les humains se sentent obligés de vivre en groupe, parce qu’on ne peut pas se foutre sur la gueule tout seul dans son coin.
Une des grandes réussites d’Âmes de Verre est là : dépasser le clivage basique gentils/méchants et les clans monolithiques insipides. Un édifice complexe présenté avec une grande clarté par l’auteur, on ne se sent jamais paumé à se demander qui est dans quel camp.

Collection Anthelme HauchecorneHauchecorne ne serait pas Hauchecorne s’il se contentait de raconter une histoire. Tu l’auras compris au paragraphe précédent : la richesse thématique vaut celle des éléments romanesques.
Âmes de verre te parle de l’autre, donc de toi par contrecoup. La guerre entre Vigie et Streums pourrait n’être qu’un récit de castagne mais Hauchecorne n’aime pas écrire sur rien. Tous les personnages du roman, dans un camp ou l’autre, sont monstrueux à leur façon, par essence, nécessité, ignorance ou aveuglement.
Sans t’assommer de discours interminables, prétentieux et/ou pontifiants à la BHL, Âmes de Verre t’invite à une réflexion sur la différence, la monstruosité, la marginalité, le dogmatisme, la manipulation, le fanatisme…

Une histoire, un univers, une mythologie, une ambiance, des idées fortes, c’est bien beau, encore faut-il savoir les enrober. Et là, chapeau l’artiste !
La plume de Hauchecorne mélange classique et baroque, punk et poésie, registres courant et littéraire. Chez d’autres, le résultat serait un salmigondis imbitable, précieux, ampoulé, bancal… une plâtrée immonde digne d’une tarte aux fraises de dame Séli, impossible à avaler pour le lecteur (symptôme qu’on appelle en anglais le Reader’s indigest).
Le gars Anselme a su se créer un style. Quand il aligne les mots sur le papier, il n’oublie pas leur dimension orale. Les sons forment une partition, la “petite musique” si chère à Céline. Le cachet d’Âmes de Verre – et des autres textes de Hauchecorne que j’ai lus – tient à cette musicalité qui ajoute aux mots bruts une dimension supplémentaire : l’élégance.

Anthelme Hauchecorne aux Halliennales 2017
Aux Halliennales 2017.

Âmes de Verre se hisse en première place de mes Hauchecorne préférés devant Journal d’un marchand de rêves. Le Journal est un poil meilleur au plan technique, logique puisque l’auteur a eu le temps de bosser et de la peaufiner. Mais Âmes de Verre m’a davantage parlé, par son questionnement, son cadre lillois (où j’ai vécu une vingtaine d’années), son souffle plus ample (projet en quatre volumes, du souffle, il en faut). Les deux sont excellents, le reste n’est qu’affaire de subjectivité.
Maintenant, il ne reste plus qu’à faire comme Cthulhu, de la plongée sous-marine attendre et rêver. Au tome 2 du Sidh : L’En-Deça.

(Ce roman a été récompensé par un K d’Or.)

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