Wastburg

Wastburg
(Cédric Ferrand)

J’allais te proposer un plan à Troie, mais on va garder l’idée pour un livre sur la Hitlerjugend (et des fois que t’aurais pas capté la vanne, Ilion se situe en nazi mineur).
Partons plutôt en virée à Wastburg, un bouquin de…

… de… euh… fantasy ?… sans magie ou presque. Du médiéval-fantastique très médiéval. Un drôle de roman…

Vu la place qu’occupe la ville dans le texte et le contexte, tu serais peut-être tenté de le caser en urban fantasy. Sauf que non, pour que ce soit urban, faut que la trame se déroule à l’époque contemporaine. Normal, aujourd’hui il n’existe plus du tout de monde rural et avant il n’y a jamais eu de villes. Euh, attends voir… Démonstration est faite une fois de plus que multiplier les sous-sous-sous-genres relève de la crétinerie profonde, à plus forte raison sur des bases défiant le sens commun. Wastburg est 100% urbain (en même temps, c’est une ville, merci la logique). ‘Fin bref, dans la tête de certains, urban signifie moderne, comme si on avait attendu la fin du XIXe pour bâtir des cités. Un peu comme la légende urbaine de la dame blanche qui apparaît sur les routes de campagne. Cherchez l’erreur…
J’ai souvent lu la référence à Laurent Kloetzer (La Voie du cygne), auteur sur lequel je ne me suis pas encore penché (en tout bien tout honneur). Autre nom qui revient dans les comparaisons, Jean-Philippe Jaworski pour ses histoires du Vieux Royaume, Gagner la guerre en tête. Ajoute là-dessus un exergue citant China Miéville à propos du “kyste sur le cul de la littérature de fantasy”, tu sais tout de suite que tu t’aventures dans une veine non-tolkienienne.
Ici, Ferrand est très influencé par son passé de rôliste sur l’excellent Nightprowler (JdR qui te propose d’incarner détrousseur, malandrin, spadassin…), lui-même très marqué par la Lankhmar du Cycle des Epées (Fritz Leiber). Ça me va, on a vu pire comme pedigree.
Pour qualifier cette fantasy-sombre-pas-urban-mais-citadine, le site des Moutons Electriques parle de “crapule fantasy”. Bien vu, l’aveugle, ça me va aussi.
Contexte urbain de cité marchande (avec son lot de pognon, corruption, exploitation, combines de boutiquiers), langage argotique, personnages qui n’ont rien d’héroïque ni de chevaleresque, la crapule fantasy se rattache par beaucoup d’aspects au roman noir. Genre de San Antonio médiéval-fantastique, où la magie et les bestioles fabuleuses seraient reléguées au second plan. L’ambiance patauge dans une boue moyenâgeuse que jamais ne rehaussent les paillettes des licornes. Pas de dragons pionçant sur leur magot, de nains qui se crêpent le chignon avec des elfes, de magos qui se prennent pour des pyromanes dans une pinède du Var et te balancent de la boule de feu à tour de bras. Quant aux objets magiques par brouettes, tintin, on n’est pas dans une table de butin d’AD&D.

Alors de la fantasy sans magie ? Pas tout à fait. La magie existe dans la bonne ville de Wastburg. Surtout dans les souvenirs. Seuls subsistent des reliquats, des traces fugaces. Un phénomène appelé la Déglingue l’a fait s’envoler et avec elle toute l’organisation. Faute de mages pour mener la barque, il a fallu inventer de nouvelles institutions, de nouvelles lois, promouvoir de nouvelles têtes sur la base du mérite de qui magouille et réseaute le mieux. Un grand chambardement qui donne au background du “roman” une légère teinte de post-apo. Et aussi un air d’allégorie historique. Cette rupture rappelle les bouleversements révolutionnaires qui ont secoué l’Europe entre la fin du XVIIIe et celle du XIXe , quand les monarchies sacrées bien installées laissent la place à des républiques pragmatiques improvisées (pour pas grand-chose, une aristocratie en remplaçant une autre…).
Pas mal d’éléments du bouquin font écho au vrai monde de l’IRL passée et présente. Les noms à consonances flamandes (Wastburg, majeers pour les mages, burgmaester pour le maire) évoquent l’Anvers des temps jadis. Les bisbilles entre Waelmiens et Loritains, les deux communautés qui se partagent la ville, restent dans le même esprit belge, quoique plus moderne (Wallons versus Flamands, un match qui n’en finit pas…). Quant aux inspirations de fiction, on les cherchera du côté de la sombre Lankhmar (Leiber) et d’Ankh-Morpork la cradingue (Pratchett).
L’ensemble donne une bonne synthèse, réaliste pour l’aspect médiéval, avec assez d’inventions personnelles pour ne se limiter à cloner les auteurs cités. Wastburg, personnage à part entière, ne donne pas son titre au bouquin pour rien. De la belle ouvrage.

L’inspiration pratchettienne se retrouve dans aussi les personnages. Le Guet d’Ankh-Morpork est célèbre pour sa bande de bras cassés, la garde de Wastburg n’a rien à lui envier.
Je parlais plus haut de “roman” avec des guillemets. Le récit se découpe en autant de nouvelles centrées sur tel ou tel aspect de la ville ET tel ou tel personnage. Je trouve l’idée intéressante et très maligne.
Dans une histoire à héros unique, quand un auteur veut développer son décor, le moment arrive vite où le lecteur doit suspendre son incrédulité avec deux paires de bretelles quand c’est pas trois. Le gus arpente la ville dans tous les sens, occasion d’en présenter “l’air de rien” (hum…) tous les aspects. Il traîne dans tous les milieux possibles où il croise toutes sortes de gens, des riches et des pauvres, des nobles et des pécores, des guerriers et des marchands de savates… L’histoire vire au jeu de piste artificiel et aux rencontres sur le mode auberge espagnole.
Ici, un chapitre, un personnage.  Lié de près ou de loin au guet de la ville, il sera membre de la garde fluviale, gardien de prison, échevin chargé de gérer la troupe dans tel quartier… Des gonziers issus de strates différentes, qui fréquentent donc des gens différents et traînent dans des coins différents. Là, d’accord, le procédé fonctionne et justifie la variété des lieux et des rencontres.
Doublement rusé, parce qu’un casting conséquent permet de dessouder des personnages sans être coincé pour la suite. Le “héros” du chapitre peut crever, rien à battre, un autre prendra la relève au suivant. Tu vas me dire qu’on y perd en attachement et en identification. Déjà, d’une, tu vas arrêter de m’interrompre, c’est pas poli. De deux, pas tant que ça. Ferrand sait accrocher le lecteur et on se glisse en quelques lignes dans les godasses de la star du chapitre. En plus, on y gagne en tension. Une fois que tu as compris que la vie est courte à Wastburg, tu ne sais jamais si Machin ou Trucmuche vont s’en sortir dans les prochaines pages. Alors que dans un roman à héros unique (ou même une petite équipe), tu sais qu’à de rares exceptions près, Captain Invincible va survivre au moins jusqu’au dernier chapitre, tu ne trembles pas vraiment pour lui.
La galerie colle à l’ambiance à la fois fin de siècle et nouvelle ère (en clair, gros merdier transitoire). Les têtes qui défilent ne dépareilleraient pas dans un western spaghetti ou une adaptation med-fan des Ripoux. Point de fringants chevaliers propres sur eux et bardés de vertus, bienvenue au royaume des combinards et des magouilleux.

Ce parti pris structurel pourrait donner matière à débat. Paraît-il. Je cherche encore où. Pas dans mon fondement, j’ai vérifié.
Alors oui, si on l’aborde comme un roman, Wastburg risque de paraître décousu à cause de cette succession d’historiettes qui relègueraient au second plan l’intrigue principale. Recueil de nouvelles ? Oui et non, justement parce qu’un fil rouge relie l’ensemble. Faut le prendre comme une forme mixte, à cheval entre les deux. Plein de petites histoires qui se racontent elles-mêmes et en racontent une autre, plus grande et plus globale, une fois mises bout à bout.
Très bon choix que ce parti pris narratif avec de la réflexion derrière (et par réflexion, j’entends des choix d’auteur, pas des options par défaut pour coller à ce qui se vend). Idem la prise de risque à s’aventurer hors des quêtes d’anneaux magiques, chasses au trésor du vilain dragon, prophéties apocalyptiques et autres sagas plus interminables qu’une telenovela.
Une ambiance, un décor, un style, de la fantasy adulte, que dire si ce n’est “youpi tagada”, formule que j’emprunte à Ferrand himself.
“Quand j’aime, c’est youpi tagada. Mais quand on me vend une merde, je suis colère.”
Youpi tagada donc.

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