Voyage au bout de la nuit

Voyage au bout de la nuit
(Louis-Ferdinand Céline)

Avertissement liminaire :
Après lecture de la phrase qui suit tu vas te précipiter pour vérifier, je le sais, je te connais, alors n’oublie pas de revenir ici pour la suite quand tu auras fini de te rincer l’œil.
“Voyage au bout de la nuit” sur Google images, c’est le festival de la minijupe et de l’incrustation de décor plus ratée qu’une production Asylum.
Je t’avoue, je ne sais pas trop quoi penser d’une émission qui vend de la lecture à coups de gambettes sur l’air de Basic Instinct. Mais le sujet du jour est ailleurs – comme la vérité –, j’y réfléchirai une autre fois.

J’ai perdu le compte des idées à la con qui me sont venues depuis le début de l’année. Chroniquer Voyage au bout de la nuit en fait partie.
Monument de la littérature donc casse-gueule. Auteur clivant donc casse-gueule. Et surtout, l’œuvre a atteint un tel niveau de décorticage depuis sa parution que tout a été dit et redit à son sujet. Je ne vois pas trop ce que je pourrais apporter de pertinent qu’un autre n’ait déjà sorti.
D’un autre côté, le Voyage, pour moi, c’est LE livre. Ce serait quand même dommage de ne pas parler de mon bouquin préféré sur mon blog de bouquins, faut reconnaître.
La chronique chiadée, construite comme un ouvrage d’art, on ne va même pas envisager d’espérer tenter de vaguement y tendre à défaut d’y parvenir (stock d’infinitifs à finir avant péremption…). T’imagines la longueur de l’engin ? Au moins trois Rocco, soit deux de trop. L’option courte, quant à elle, se vautrerait dans le superficiel.
Donc chronique en roue libre (plus que d’habitude, j’entends), au fil de la plume. Aucune idée d’où je vais ni de comment je vais y arriver, on verra bien où ça mène. En route pour l’aventure !

Si tu veux suivre le lapin blanc, choisis le bon suppositoire.

Voyage au bout de la nuit, c’est l’histoire de Bardamu. Enfin l’histoire… enfin Bardamu… Disons une succession de saynètes qui te transportent dans la Grande Guerre, en Afrique, aux Etats-Unis, pour te ramener en France. Bardamu, lui, faut le voir comme une projection romanesque de Céline, genre de moi alternatif qui emprunte autant à l’autobiographie qu’à la fiction.
Sauf à préparer une biographie de Céline, te casse pas la tête à démêler l’authentique de l’invention, prends ça comme un roman. Va pas t’amuser non plus à essayer de le classer dans un sous-genre romanesque, tu perdrais ton temps.
Le Voyage tient de l’initiatique avec un (anti-)héros tout jeunot, un noob de la vie, qui traverse les chapitres comme autant d’épreuves. D’entrée la Première Guerre mondiale, bim ! Si ça c’est pas de l’épreuve qui te fait découvrir la vie… enfin, la mort plutôt. “On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté.” Dépucelage, initiation, CQFD.
Récit philosophique aussi dans son balayage du monde, des gens, des situations, et des réflexions de Bardamu qui en découlent. Comme Voltaire, Céline n’est pas un grand fan de l’optimisme (Oscar de l’euphémisme !). Il y a quelque chose de pourri dans le meilleur des mondes possibles et pas de bol c’est dans celui-là qu’on patauge. Le Candide de Voltaire parvient à la conclusion que l’homme peut quand même s’en sortir à peu près et s’élever de sa condition en grenouillant dans son potager. Pour le candide célinien, utilise ta pelle et ton seau pour creuser ta tombe, parce que tu vas morfler tout le long de ta vie  et à la fin tu crèveras sans qu’elle ait eu un pet de sens. Ce bouquin vend du rêve, t’as pas idée !…
On pourrait passer en revue des palanquées de catégories, de l’épopée foireuse d’un Ulysse aux petits bras jusqu’au roman social, en passant par le picaresque ou même à l’occasion l’onirique. Tu auras compris que Voyage au bout de la nuit est un roman global (ou un OVNI si tu préfères les termes creux et galvaudés).

Ah tiens, j’ai oublié récit de voyage dans ma liste. Bon, vu le titre, on s’en doutait un peu. Même si les pérégrinations de Bardamu relèvent plus de l’errance que du voyage proprement dit, n’empêche, le gars ne tient pas en place. Dans ce guide du routard nihiliste, tel un Montesquieu junior, il aura l’occasion de se poser pas mal de questions sur les champs de bataille, dans la jungle africaine ou sur une chaîne de montage américaine. Comment peut-on être guerrier ? colon ? capitaliste ? Ou comment peut-on être humain dans un monde pareil, où tout n’est qu’horreur, absurdité, solitude, exploitation, déshumanisation et mort ?
Au pays de Céline, on ne s’amuse pas, on ne rit pas, mais alors qu’est-ce qu’on pleure ! Le summum des lendemains qui déchantent, plus désespéré tu meurs.
Enfin quand je dis qu’on ne rit pas… Si, soyons honnête, certains passages sont fendards par leur exagération, leur outrance, l’hénaurme poussé jusqu’au délire. La scène des chiottes aux States, la célébrissime “caverne fécale”, est à se tordre les boyaux. Parfum (sic) occasionnel tragi-comique dans le drame de la condition humaine.
Mais bon, ne t’attends pas à te gondoler comme un Vénitien d’une page l’autre. Désespoir reste le maître mot. Tristesse, parfois, devant le sort si merdique de l’humanité. Plus souvent révolte, colère, mépris, cynisme, parce qu’après tout on l’a bien cherché.
A la fin, il ne peut en rester qu’un le roman aura respecté le contrat du titre, il t’a entraîné au bout de la nuit (comme les démons de minuit). Après, à toi de te débrouiller avec les cauchemars…

Vivre, c’est avoir la mort aux trousses jusqu’à son dernier souffle.

Je ne te cache que Voyage au bout de la nuit n’a rien d’un roman facile. Si à ce stade de la chronique tu ne l’as pas encore compris, en même temps… On ne peut plus rien pour toi à part te conseiller Oui-Oui ou la bio de Paris Hilton dans Voici.
Ambiance et thématiques hardcore, richesse et profondeur de la réflexion, le bouquin demande de s’accrocher à ses bretelles. Mais le jeu en vaut la chandelle (si tu t’éclaires encore comme au XVIIe siècle).
J’ai eu du mal la première fois que j’ai collé le pif dedans. Pour te dire, ma première tentative n’a pas dépassé les vingt premières pages. Trop jeune pour comprendre, pas assez nihiliste dans ma caboche, et par-dessus le marché une éducation littéraire trop classique pour apprécier le style.
Je ne remercierai jamais assez le lycée. Pas eu de mauvais profs, plutôt des bons même. Mais la vache ! chanson de geste en seconde pendant la moitié de l’année ! Yeah ! Et pas en mode Kaamelott – Astier ne devait même pas avoir passé le bac –, non la version sérieuse, celle qui te déclenche des quintes de toux à cause de la poussière ou de la naphtaline, tu ne sais pas trop. Poussérieuse, si j’osais un néologisme. Derrière, paf ! Flaubert et Madame Bovary. Le Gustave a très bien réussi son coup avec son roman du rien : je me suis rarement autant emmerdé qu’à l’étudier. Et on continue avec une prof pour qui, sorti de Saint-John Perse, point de littérature. Je pensais avoir touché le fond l’année d’avant. Perdu. En comparaison, la mère Bovary, c’était le Cirque du Soleil à Vegas.
Je peux te dire que ce voyage au bout de l’ennui m’a vacciné pour un moment de la littérature classique. Il s’est écoulé une paire d’années avant que j’y revienne, en solo, sans prof, parce que merci j’avais donné.
Pour faire passer le goût de la cendre, j’ai eu envie d’autre chose. Jamais tant lu tout ce qu’on n’étudiait pas et ne relevait pas de la “vraie” littérature, les “mauvais” genres, les auteurs délaissés, les oubliés des programmes, les anar’ de la langue.
Donc Céline. Qui réussissait à l’époque à entrer dans toutes les catégories que je viens de citer. Auteur majeur qui a influencé toute l’écriture contemporaine, aussi bien en littérature qu’à l’écran, mais qu’on n’étudiait pas. Préférons plutôt Aucassin et Nicolette et les recueils de poésie plus hermétiques que la collection Tupperware complète.
Le père Céline, il est arrivé à point nommé avec sa langue de traviole. En plus, gros boxon dans ma tête à l’époque, noir c’est noir, crise d’ado quoi. Pile quand il fallait dans les circonstances qu’il fallait pour me parler.

Mister Destouches a eu cette idée géniale d’écrire un bouquin sans parler comme un bouquin. Style oral, pas du tout, personne ne cause dans la vraie vie en alignant des phrases céliniennes (ou à la San-Antonio, Audiard, Kaamelott dans le même registre). Mais le parlé donne l’illusion de. A la fois oralisant et littéraire, capable d’utiliser toutes les ressources de la langue. Le soutenu et le subjonctif imparfait côtoient le familier et l’argot, les tournures donneraient des attaques aux grammairiens. J’ignore combien d’académiciens ont été propulsés sur orbite après douze tours dans leur fauteuil quand le Voyage a paru, mais à mon avis ils tournent encore dans le vide spatial.
Révolution stylistique à l’époque, aujourd’hui on y est davantage habitué (merci Audiard et Astier), preuve par l’évidence de la puissance du truc.
En style classique, le Voyage serait un bon roman. Rien qu’avec le propos, y a de quoi se mettre sous la dent. Mais la conjonction des deux… Le fond ET la forme ! Du w00t de chez w00t ! Au point que pondre un recueil de citations revient à recopier la moitié du bouquin.
Ça, c’est une claque ! Enfin, aujourd’hui où chaque bouquin tient de la torgnole et où même une liste de courses est qualifiée d’œuvre “coup de poing”, faudrait renforcer l’image. Disons un TGV à fond dans les roustons.

J’ai beau chercher, on n’a pas fait mieux depuis. Voyage au bout de la nuit, indéboulonnable depuis quatre-vingts ans et quelques.

2 réflexions sur « Voyage au bout de la nuit »

    1. Faut sauter le pas. 😉
      Tente “Voyage au bout de la nuit” ou “Mort à crédit”, qui restent pour moi les deux meilleurs et les plus accessibles pour démarrer (les autres sont tellement gavés de points de suspension que ça rebute pas mal quand même pour un début 😀 ).

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