Un long moment de silence

Un long moment de silence
(Paul Colize)

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C’était un long moment de silence. Maintenant qu’on a bien déconné, un peu de sérieux.

J’allais commencer cette chronique par “Un long moment de silence est un excellent roman du talentueux Paul Colize”. Au-delà d’une banalité consternante, premier prix d’évidence pour Un K à part en mode “ici, on vend de belles oranges pas chères”. On sait qu’il s’appelle Paul, qu’il est romancier, qu’il a du talent à revendre. Son nom seul suffit : Colize, et tu as tout dit. La chronique en un mot, on ne peut pas moins.

Comme Back Up et Concerto pour 4 mains, Un long moment de silence porte dans sa structure la marque de fabrique colizienne. Ici, une bonne double, comme dirait l’actrice belge Eva Karera. Deux personnages, deux histoires, deux lignes temporelles, avec toujours une variation dans la recette pour éviter que chaque bouquin ne soit qu’un clone des autres.
On va donc suivre Stanislas et Nathan à travers deux récits marqués par les notions de quête, de passé et de vengeance. Le premier cherche à connaître la vérité sur l’attentat qui a coûté la vie à son père. Le second, jeune juif rescapé d’un camp de la mort, veut faire payer leurs crimes aux nazis passés à travers les (très larges) mailles de la justice.

L’ensemble fonctionne par opposition. A commencer par le sens chronologique des récits. Le roman s’ouvre en 2012 sur Stanislas, sa ligne temporelle marche à rebrousse-temps, puisque sa quête de réponses le renvoie à la mort de son paternel en 1954. Une paire de chapitres plus tard, on découvre Nathan Katz, tout frais débarqué à New York en 1948. Le récit de sa vie suivra l’écoulement classique du temps.
On en dira autant des personnages (ou pas). D’un côté, Stanislas, égoïste, imbuvable, machiste, tyrannique… un parfait connard en somme. De l’autre, le jeune Nathan, sympathique et plein de promesses… mais aussi de colère et de haine. Tout les oppose et en même temps, ils se rejoignent sur le plan de la colère. En 2012, ils ont tout de jumeaux métaphoriques, englués dans un passé terrible qui a dicté toute leur vie et les a changés en monstres de rancœur. L’un comme l’autre auront passé soixante ans à se venger sur eux-mêmes et sur les autres.
Deux salauds mais pas que. Colize les rend intéressants, attachants aussi à leur façon. Pour Nathan, c’est le plus simple. En tant que survivant de la Shoah, il bénéficie au départ d’un capital sympathie (qui n’a rien d’une astuce de facilité scénaristique pour faire apprécier le personnage vu le chemin qu’il emprunte par la suite). On ne peut qu’adhérer à sa volonté de punir les anciens nazis, il y a des passe-temps plus condamnables. Mais son cas pose le problème de la méthode. De la motivation aussi. Je n’irai pas jusques à dire que les rôles s’inversent – un nazi reste un nazi –, mais quand les anciennes victimes versent dans la torture comme leurs anciens bourreaux, la solution finit par présenter de douteuses ressemblances avec le mal qu’elle combat. Justice n’est pas vengeance, pour reprendre un titre de Simon Wiesenthal.
Le cas de Stanislas est un brin plus complexe. Détestable au possible de prime abord… et pourtant… On comprend qu’il soit comme il est. Ce qui ne signifie pas excuser son comportement de trou du cul, mais il se crée une certaine empathie par rapport à son traumatisme d’enfance, la cause de tout. “Si les gens sont si méchants, c’est peut-être seulement parce qu’ils souffrent.” Dixit Céline à juste titre dans le cas présent.
A ce niveau, Un long moment de silence réussit là où les piteux Star Wars I, II et III ont échoué. Stanislas et Nathan sont deux Anakin qui illustrent le précepte de maître Yoda sur la colère qui mène à la haine et tôt ou tard conduit au côté obscur.

Reste à savoir si la rédemption est possible, si Stanislas et/ou Nathan auront une illumination de dernière minute à l’image de Vador. Sauf à raconter la fin du bouquin, je me garderai bien de répondre. Ce serait dommage de spoiler le dénouement d’un roman où il n’y a rien à jeter.
En plus, Colize a réussi à me surprendre sur la fin. Je pense au passage où Stanislas roule à fond les manettes sous une pluie battante. Je voyais arriver un truc… et non. Donc une résolution très inattendue – en tout cas pour moi par rapport aux autres Colize que j’ai lus. J’aime bien quand un auteur m’emmène ailleurs que dans le prévisible, pour peu qu’il le fasse avec logique et cohérente. C’est le cas ici.

Un long moment de silence représente un long moment de sans-faute. Construction parfaite, narration impeccable, style superbe, j’ai beau chercher, je ne trouve rien mais alors rien qui pèche.
Ce roman ne manque pas de questionner le lecteur, comme toute histoire baignée par l’Histoire. Quand on découvre Nathan et Stanislas, on adhère, on réprouve… On se dit, bien installé dans un fauteuil, qu’on aurait fait mieux, pas comme ci plutôt comme ça. Au fur et à mesure que leurs actes, leurs motivations, leurs douleurs se dévoilent, les choses ne sont plus si simples. On se pose beaucoup de questions sur le poids du passé, la haine, la vengeance, la fatalité, en un mot sur l’humain.
On aurait fait mieux ? Sûr ?

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