Tétralogie Marquet et Dacié

Tétralogie Marquet et Dacié
(Maxime Gillio)

Beaucoup de profs conseillent de commencer une dissert’ par une citation. Pour les chroniques, aucune idée, ils se montrent peu diserts, soi-disant que le thème ne figurerait pas au programme. Alors je vais tenter d’appliquer la leçon à ma sauce, sans garantie du résultat.
Pour une chronique en mode gangbang, à la fois quatre à la suite et quatre en une, je n’ai trouvé que cette citation et elle n’a aucun rapport :
“Retirez le Q de la coquille : vous avez la couille, et ceci constitue précisément une coquille.” (Boris Vian, un magicien en son genre pour être capable d’enlever une majuscule d’un mot en minuscules.)
Remarque, hors sujet, pas sûr, on peut toujours trouver un rapport avec une couille (je mets en italique des fois que t’aies pas compris).

Je vous jure, j’ai essayé ! Je me suis dit et répété “allez, c’est Noël, sois sage, vas-y mollo sur le graveleux, tu t’es déjà assez répandu sur le sujet dans tes derniers articles”. Même que j’ai demandé conseil à des experts, parce qu’on n’est jamais trop aidé. Echec total, tout est parti en sucette… La faute à Noël, ses boules, sa grosse bûche, ses dindes à fourrer…
‘Fin bref, je ne vais pas déballer ma verve plus longtemps, sans quoi on ne verra jamais le bout de cette tétralogie (terme qui, rappelons-le, ne désigne pas l’étude des bébés grenouilles).

Bienvenue à Dunkerque

Dans ce roman, Gillio embarque deux fonctionnaires de police dans une espèce de Seven à la dunkerquoise. Pas renversant d’originalité, mais le concept est parsemé de bonnes trouvailles pour coller à son contexte et ne pas se contenter d’une bête transposition.
Chaque époque à ses duos. Après Marc-Aurèle et Hardy, Marc et Sophie, voici Marquet et Dacié, deux agents des forces de l’ordre (des policiers, pas des valets qui rangent le foutoir dans ta chambre). Un binôme que tout oppose en âge, en vécu, en culture, en tout. L’idée n’est pas nouvelle, mais elle fonctionne.
Marquet, comme Brice, est un jeunot originaire de Nice. Il débarque dans ch’Nord, d’où le titre. Quant à l’homme Dacié, on l’imagine cousin par alliage de Gaston Defferre si on aime les calembours vaseux. Sinon, en vrai, c’est un prof de lettres qui a quitté l’estrade pour devenir Lestrade (inspecteur, donc). Malin, le Gillio, lui-même enseignant en français à l’époque. Avait-il lu Ecriture de Stephen King ? Aucune idée. En tout cas, à travers Dacié, il a appliqué le conseil “parle de ce que tu connais pour éviter de raconter n’importe quoi”.
Par contre, s’il s’est tapé King (enfin, on se comprend), il a dû sauter le chapitre “les paquets d’adverbes en -ment tu éviteras”. Le style, c’est clairement pas ça. Bon, premier roman, forcément pas parfait, rien d’anormal. Faut reconnaître que si on compare à ce qu’il écrit maintenant, c’est le jour et la nuit (vive la comparaison bateau…).

Raison pour laquelle, si tu veux découvrir Gillio, tu ne commences surtout pas par celui-ci !
On en discutait avec Sire Cedric aux Halliennales à propos d’Angemort, le fameux. Des gens qui souhaitent se lancer dans ses bouquins et décident de commencer par son premier roman pour aller dans l’ordre. Logique. Sauf que voilà, dans Angemort, il y a du gros délire, du nawak, un démon à trois bites, des défauts d’écriture, autant de choses qui peuvent décevoir quand on s’attend à du standard sérieux et de haut niveau. Cédric et Gillio, même combat : quand un auteur en a une grosse (je parle de sa bibliographie), ne commence pas par son premier roman qui sera souvent bourré de défauts mais par le dernier paru. Si l’auteur a fait son taf (et c’est le cas des deux gonziers que je cite), le dernier en date est leur meilleur, le condensé d’années de travail et de progrès. Si tu n’accroches pas, ben force pas avec les autres et laisse béton. Sinon, il sera toujours temps de revenir par la suite à leurs premiers écrits, en gardant à l’esprit que c’étaient des noobs mais qu’ils ont parcouru du chemin depuis.
A sa façon, Bienvenue à Dunkerque contient même une sacrée leçon d’écriture. Tu le lis, ensuite tu lis Rouge armé, pis après tu compares l’évolution du style, de la narration, des dialogues, de tous les éléments qui composent un roman. Ou comment passer du galop d’essai à une chevauchée wagnérienne (pleine de Walkyries aux goûts vestimentaires étranges mais ce n’est pas le sujet).

L’abattoir dans la dune

On prend les mêmes et on recommence… mais en mieux. Déjà tu sens la différence avec le premier tome. Si on reste dans le polar régional classique avec une histoire de tueur en série sévissant à Dunkerque, l’amélioration est perceptible sur la forme. Moins de scories, plus d’assurance et de fluidité, un meilleur polissage des tournures, y a eu du taf d’un volume l’autre.
Que dire de plus ? Ben rien, parce qu’à ce stade Gillio en est encore à se chercher. Il apprend le métier et ça rentre plutôt bien. Ni chef-d’œuvre ni bouse, L’abattoir est un roman policier correct qui se lit bien sans pour autant se démarquer du lot.

Le cimetière des morts qui chantent

Troisième épisode et là, ça tape fort ! On assiste au moment où Gillio devient Gillio, un fantaisiste qui mélange du noir et du potache sans pour autant te servir une soupe immonde. Comme Les Disparus de l’A16 qui sort la même année (2009), le style et l’esprit sont très marqués par Frédéric Dard. Hommage mais pas que. Il ne s’agit pas d’un bête pastiche limité par l’imitation (ou imité par limitation, ça marche aussi). Si l’influence est évidente (et revendiquée !), il se forme en sus une patte qui brasse le sérieux et la déconne. Pas simple de jongler d’une seule patte, mais le gars, pas manchot, sait y faire.
Des quatre tomes, celui-ci est mon préféré, parce que l’humour, parce que la touche historique, parce que la Flandre (qu’on retrouvera côté belge dans La fracture de Coxyde).

Dunkerque, baie des anges

Bon, celui-ci, pas aimé. Pas qu’il soit mauvais, juste que l’ai trouvé trop noir. Genre noir sombre plus foncé que les ténèbres de la nuit obscure.
Peut-être Gillio en a-t-il eu marre de raconter les aventures de Marquet et Dacié, toujours est-il qu’il a fait en sorte de ne plus pouvoir y revenir. Pas bête comme astuce si tu veux passer à autre chose, te renouveler, éviter de poursuivre jusqu’à l’embourbement la série de tes débuts, qui ne correspond plus trop à tes envies, tes thèmes, ton style…
En tout cas, pas un personnage qui ne s’en prenne plein la poire, rien qui laisse matière à une suite, Gillio bousille tout en mode Cortés, aussi bien derrière que devant. Les bateaux, l’empire aztèque, la chèvre, le chou, il crame et éparpille façon confettis (c’est comme façon puzzle sauf qu’un puzzle tu peux toujours essayer de le reconstituer en rassemblant les morceaux, alors que des petits machins tout ronds, tintin).

Gillio le destructeur. Pas aussi impressionnant que Conan, mais ce type peut vous briser les coquilles d’un seul regard. Alors attention, méfiez-vous du Gillio qui dort.

La tétralogie Marquet-Dacié (ou Dacié-Marquet, y a deux écoles), c’est un peu le souk et pas homogène pour deux sous. Le style évolue, le ton varie, en fait toute l’écriture change d’un tome à l’autre. En même temps, je vois mal comment reprocher à un auteur de s’améliorer. Enfin, si, avec une bonne dose de mauvaise foi, ce serait faisable.
L’ensemble n’est pas inintéressant à lire en soi. Même si le premier est faiblard sur pas mal de points, la suite améliore le niveau et le troisième touche au jouissif.
En vérité, je te le dis, c’est surtout en termes d’analyse de l’écriture que j’ai kiffé cette série. Voir ce qui change à chaque volume, les qualités ressortir davantage, les défauts être gommés l’un après l’autre. Voir aussi un style émerger telle une Vénus anadyomène barbotant en mer du Nord. En un mot, assisteràlanaissancedunauteur (oui, en un mot !).

Pas mal de profs conseillent de conclure une dissert’ par une boucle avec l’intro. Perso, je trouve ça crétin, puisque tu démontres la vacuité de ton propos. Noircir des pages pour le plaisir de tourner en rond, bravo l’artiste.
‘Fin bon, en élève modèle, je me plie (mais ne rompt pas) à l’exercice et rebondit sur la citation de Vian avec celle-ci, de mon cru :
“Cassez le Q d’une coquine, elle couine.”
L’axiome fonctionne aussi avec Frédéric Pluton : chacun sait qu’il Queen beaucoup.

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