Série B

Série B
Tome 1/6
(Stan Kurtz)

Série B est le premier volume de la série Série B. Dommage que je ne sois pas payé au nombre d’itérations du mot série… Je suis con, je bosse gratos… Bon, on recommence… Reformuler une phrase pour les nuls, leçon 1.
Ce roman éponyme inaugure l’hexalogie Série B.

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– Pourquoi me dérange-t-on au milieu de la nuit?
– Il est quinze heures.
– Rien n’est plus subjectif que la nuit.

Derrière Série B se cache l’inénarrable Marc Falvo, biographe officiel de Stan Kurtz. Cinéphile, téléphile, sériephile et autres trucs en -phile pas racontables, il meltingpote à qui mieux-mieux dans ce roman que je qualifierais d’OVNI si le terme n’était pas éculé comme une actrice porno en fin de carrière.
A l’image de l’effet miroir sur la quatrième de couverture, Série B est tout et son contraire. Noir mais drôle, invraisemblable mais cohérent, plein de références mais inventif. Renversant, en un mot.

J’ai lu assez de romans policiers pour en arriver au stade où le genre m’ennuie. Enfin, le genre… La production, plutôt. Note que la remarque vaut pour la fantasy aussi. Des genres qu’ont l’air facile, soi-disant il suffirait d’un meurtre et d’un flic (ou un dragon et un vampire), et en avant, roulez jeunesse ! Pour se viander dans le premier platane venu. L’écologie, c’est cool, préservons la planète machin tout ça, mais le recyclage de clichés [gros mot] de [gros mot] ! Je vous demande de vous arrêter.
J’en ai chroniqué ici des qui sortent du lot, qu’ont des idées, une patte : Kaan pour le mélange de noir et d’humanisme, Gillio qui jongle avec l’humour et les codes, Colize pour sa maîtrise de la construction, etc. Pour ne rien gâcher, ils ont une plume. Propre, harmonieuse, stylée. Leurs bouquins ne te donnent pas l’impression d’avoir été écrits par le même gars que 90% de la production, un gus qui, manque de bol, a dû arrêter sa scolarité en 5e vu le niveau. Ils représentent une minorité… qui s’enrichit de Falvo. (Avis à ceux que ça s’intéresse, je sors sous peu L’art de raccrocher à son sujet pour les nuls.)

Constat simplissime : Falvo sait écrire.
Il manie à merveille le style direct et familier, capable de sonner juste. Authentique – tiens, encore un qu’on case à toutes les sauces –, spontané, naturel, rien qui sente l’artifice pour faire peuple. Chaque phrase fait mouche sans s’encombrer de figures m’as-tu-vu-eh-mate-le-style. Quant aux scories qui me hérissent le poil (adverbes en -ment, verbes introducteurs, dialogues bouche-trou étalés sur six-huit pages…), elles pointent aux abonnés absents.
Du style comme j’aime, en premier lieu parce qu’on peut appeler ça un style. Décontracté, de la même école qu’un Frédéric Dard, mais avec un tour de main bien à lui (parce que là aussi, niveau recyclage, le père Dard ne manque pas d’épigones photocopieurs).
Voilà, tu lis Falvo, c’est du Falvo. Une griffe que j’ai croisée dans d’autres bouquins à lui et pas ailleurs. Drôle, percutante, désabusée… Econome aussi, une qualité appréciable quand tant d’auteurs se perdent en logorrhée, à croire que leur traitement de texte carbure à la dragée Fuca. Les descriptions sur vingt lignes me barbent, vu que je n’en ai rien à carrer de la couleur des lacets de Machin ou de la marque de ses lunettes. Trois mots suffisent, mon imagination prend le relais. Merci, Marco – cœur avec les doigts.

J’en perds la structure de ma chronique. D’habitude, je commence par le fond avant d’attaquer la forme. Quand je parlais d’un roman renversant, je ne mentais pas…
Stan Kurz, pour te donner une idée, c’est le fils caché de Sam Spade, Philip Marlowe, Humphrey Bogart (ce qui revient un peu au même) et Jeffrey Lebowski dit “le Duc”, avec des répliques à la Bruce Willis. Détective anachronique qui se promène en imper et chapeau mou au XXIe siècle, il boit autant qu’il dort. L’archétype du privé minable. Déjà vu ? Oui (j’ai parlé d’un archétype juste avant, faut suivre un peu) et non. Kurtz, trentenaire bien de son temps, a démissionné du monde. Pas de vie, pas d’avenir, pas de rêves, revenu de tout à force de n’aller nulle part. Il incarne ce très contemporain jemenfoutisme des gens qui ont lâché la course à la connerie générale. Un modèle de réussite, au fond, dans une société qui n’en a rien à secouer de tout, de rien, des gens, de la vie.
La sienne, de vie, change avec la rencontre de miss Boxer, ce qui lui vaudra de se faire boxer dès la page 10. Eh non, ça ne traîne pas, l’action démarre très vite et ne s’essouffle jamais. Les scènes s’enchaînent, rocambolesques, surréalistes, cartoonesques… Le roman porte bien son titre, à piocher dans le roman de gare, les séries TV et le cinéma de série B. Très grindhouse à la manière d’un Planète Terreur, il te colle des scènes improbables (le vol des paupiettes dans un resto italien, what else?), des seconds couteaux qui ont la tête de l’emploi, des bricolages de la dernière chance à la McGyver… Action, émotion, société, polar, un peu de tout, de tout un peu.

Le risque dans ce genre d’entreprise, c’est que le cocktail déjanté devienne un gros nawak indigeste. Si Kurtz se définit comme une tanche, Falvo, lui, n’a rien d’un manche. L’invraisemblance n’empêche pas la cohérence : l’auteur se tient à son parti-pris de série B et il le fait bien.
D’aucuns se contenteraient d’enfiler les poncifs et les délires crétins au premier degré, en roue libre. Sauf qu’il existe une nuance avec figure libre. Ici, le roman ne se prend pas au sérieux, soulignant parfois ses ficelles pour s’offrir un réel recul sur lui-même. Tout ça, c’est des histoires, c’est pour déconner. Mais on peut déconner avec sérieux. En témoigne le jeu sur les codes, les clichés, les passages obligés.
Tiens, un exemple. Que serait un polar sans poursuite en bagnole ? Allez, y en a une. Et tu noteras qu’il y a toujours un moment où une des caisses roule sur le trottoir entre les piétons. Là, pareil. Kurtz lui-même souligne que c’est comme à la télé. Rebelote quand la poursuite s’achève comme toujours dans un camion-citerne qui passait là par hasard. L’explosion gratuite juste pour le spectacle. La scène, on l’a vue dans douze mille films, sauf qu’ici on a les commentaires sur sa nature de figure imposée.
Falvo connaît le cinéma, mais pas que. Comme je disais, il sait écrire. En croisant les deux, il prend le monde de la série B, le retourne contre le mur et le biaise jusqu’au trognon. A la fin, il te pond son univers à lui. Où le grand méchant – Le Révérend – n’est pas juste un patchwork de Keyser Söze, Mabuse et Blofeld. Où Gina, la femme fatale, ne se contente pas d’un rôle de Rita Hayworth discount mais possède quelque chose en plus (ou en moins, question de point de vue).
Falvo ne recycle pas, il réinvente.

Orson Welles et Rita Hayworth. Changement de chaise ou changement de sexe ?

Faux nanar mais vrai bon livre, plein de surprises, déjanté, j’ai retrouvé dans Série B ce plaisir de gosse que j’avais devant les premiers Vandamme et Seagal, les Bloodsport, Kickboxer, Piège en haute mer… Seule différence, le gars aux commandes de ce bouquin affiche quelques neurones de plus. Il en faut pour se permettre un hommage au genre sans se limiter au pastiche sans âme, au fourre-tout bordélique. L’artiste en a dans le cigare, assez pour trouver l’équilibre entre références, distanciation nécessaire, réappropriation et détournement.
Bien des polars me gavent, parce qu’on sent qu’ils sont trop proches de leurs inspirations ciné, ou conçus comme des films, ou pire écrits en vue d’une adaptation à l’écran. Ce qui s’appelle se tromper de métier : la littérature n’est pas le cinéma (lapalissade inside). Série B, c’est de la littérature qui fait son cinéma. Avec intelligence.

Je regrette que Falvo ne soit pas américain ou japonais. Y aurait qu’eux à avoir le pognon et les burnes pour oser une adaptation. Parce que j’aimerais bien voir les aventures de Stan Kurz en série télé entre les paluches de Robert Rodriguez, Noboru Iguchi ou un autre grand malade dans leur genre.
Tant pis, je vais me consoler avec les autres volumes. J’ai été bien inspiré d’acquérir la série complète aux Halliennales. T’imagines ? Six comme ça, l’équivalent d’une brouette de Kinder Surprise !

(Addendum : si tu veux savoir ce que j’ai pensé des cinq volumes suivants, c’est ; l’épisode bonus Aenigma est chroniqué ici.)

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