Roadmaster

Roadmaster
(Stephen King)

King m’étonnera toujours. Comment rater son coup et accoucher quand même d’un excellent roman…

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Le père de Wilcox a certes été tué dans un accident, sauf qu’icelui n’avait rien de mystérieux. Encore une quatrième rédigée par quelqu’un qui n’a pas lu le livre…

Un jour, Stephen King s’arrête dans une station-service. Il part se dégourdir les guiboles et manque de tomber dans la rivière qui coule juste derrière. Il aurait disparu sans laisser de traces, pouf – ou plouf, y a deux écoles.
Là-dessus, il se lance dans la rédaction de Roadmaster.

L’idée générale, c’est de parler des coïncidences et des hasards de la vie, des causes et des conséquences. Quand tu mets bout à bout des événements, tu obtiens une chaîne d’événements. Merci, La Palice.
Faut bien l’avouer, avec cette démonstration dispensable, le père King se plante en beauté. Sans doute en est-il conscient puisqu’il le rappelle à plusieurs reprises dans le roman. Si le message était aussi évident, il n’aurait aucun besoin de l’expliciter, encore moins de le répéter.
Pourtant, ce Roadmaster fait partie de mes préférés de l’ami Stephen. Même en se tirant une balle dans le pied, il signe ici un monument de narration qui te scotche à ton fauteuil. Un roman de science-fiction à suspense joué sur une partition fantastique, qui place la Buick entre l’artefact alien et la saloperie diabolique. Quelque chose d’assez lovecraftien au fond, qui mélange Porte des Ténèbres et des Etoiles. (On le sait tous, Lovecraft était grand fan de Stargate et joueur acharné de World of Warcraft.)

Comme souvent chez King, une des forces majeures du roman tient dans ses personnages. On pense en premier lieu à la Buick, dont je parlerai à peine. Moitié par esprit de contradiction, moitié parce qu’il s’agit de l’invité mystère. Tout ce qu’on peut dire à son sujet relève du spoiler. D’entrée Titine suscite beaucoup de questions, du quoi, du comment, du pourquoi. Comme dit la quatrième, elle est factice… mais elle fonctionne. D’où sort-elle, à quoi sert-elle, est-elle vivante ? Et son conducteur évaporé ? Des questions, encore des questions, assez pour occuper quelques centaines de pages.
Et là, King se montre génial. Entre les interrogations, les expériences façon Les Experts : Police d’Etat, les réponses (ou leur absence), les hypothèses, il installe un suspense digne des meilleurs romans policiers. N’en disant ni trop ni trop peu, il te pousse à toujours lire une page de plus pour en apprendre davantage. Et comme dit le proverbe, le voyage importe plus que la destination. Petit à petit, l’intérêt pour les découvertes s’efface devant les méthodes bricolées par ces MacGyver en uniforme. Sans labo high tech qui te donne en trois clics l’identité du tueur à partir d’un poil de derche perdu par son chat, ils improvisent avec les moyens du bord.
Arrivé à la fin, bien des mystères qui entourent la Buick restent irrésolus. Et on s’en fout. Il n’y a pas besoin de tout dire, expliquer, révéler, ce serait même contre-productif. Le lecteur dispose d’assez d’éléments pour alimenter son imagination et combler les blancs avec ses propres hypothèses.
Tour de force narratif qui laisse baba. Un talent de conteur qui t’hypnotise et t’empêche de lâcher le bouquin. Le fameux “allez, encore un chapitre et je me couche”. Bon ben dans mon cas, quand j’ai posé Roadmaster pour enfin aller me pieuter, je l’avais fini d’une traite et il était l’heure de se lever.

Donc les personnages (oui j’ai dévié vers la narration, oui cette chronique est bordélique, on va dire qu’elle est passée par un portail dimensionnel et n’a pas retrouvé l’intégrité de sa structure atomique).
King met ici en scène une unité de la police d’Etat, institution qui correspond grosso modo à notre gendarmerie moins les missions militaires. Une unité qui porte bien son nom puisque les policiers sont liés entre eux par le secret de la Buick.
L’intérêt de King pour les petites communautés soudées (Ça, Stand by me, Le Fléau…) n’est plus à démontrer. Il excelle dans ce domaine. Sa galerie de personnages illustre le principe aristotélicien du tout supérieur à la somme de ses parties. Le groupe devient un personnage à part entière, sans gommer la diversité – donc la richesse – de ceux qui le composent, sans tomber non plus dans le cliché qui veut que tel ou tel corps de métier forme “une grande famille”, lisse et ennuyeuse. Il s’agit ici d’une vraie famille, donc avec son lot de bras cassés, brebis galeuses, mamies gâteau, enfants prodigues ou prodiges. Des gens normaux, à qui il confie le récit à tour de rôle.
Une fois n’est pas coutume, quand l’humanisme de King prend les commandes, la nostalgie pointe le bout de son nez. Une bagnole des années 50, une histoire qui démarre dans les années 70, des briscards de la vieille époque, les Amish qui vivent comme au XVIIIe siècle, tout est frappé du sceau de “l’avant”. Pas le “bon vieux temps”, juste avant… qu’était quand même mieux au plan humain. Une époque où les individus formaient encore des communautés solidaires, pas des agrégats aussi délétères qu’intéressés.
Nostalgie qui touche aussi la narration, j’y reviens, je ne peux pas m’empêcher. Chaque membre de l’unité raconte un bout de l’histoire, y compris des retraités qui reviennent voir les copains (nostalgie, encore). Le récit relève de l’histoire au coin du feu, cathartique pour les anciens, initiatique pour les plus jeunes. A l’heure des CGI en 3D sur écran plasma, procédé plus old school tu meurs.
Si Roadmaster accuse certaines faiblesses – l’échec du blabla sur la causalité et quelques longueurs qu’il suscite –, l’ensemble reste ce qu’on appelle en langage technique une “putain de leçon de narration”. La vérité sur la Buick, limite on s’en branle (c’est encore du jargon technique). Le contenu importe moins que le récit en tant que tel, ses mécanismes pour suspendre l’auditoire aux lèvres de l’aède.

On a coutume de descendre ce roman en le comparant à Christine au motif du doublon. Certes, y a une bagnole au centre et les deux récits ont une valeur initiatique pour le jeunot de service (Arnie Cunningham dans Christine et Ned ici). Mais soyons sérieux et comparons ce qui est comparable. La Plymouth était sujet de l’histoire quand la Buick n’est qu’objet, Arnie était acteur alors que Ned se cantonne au rôle de spectateur pendant les trois quarts du bouquin.
Sûr qu’avec Roadmaster, King ne renouvelle pas son univers, mais de là à parler de redite… C’est une histoire moyenne mais très bien racontée. Christine… L’inverse. Une bonne histoire pas exempte de défauts (à commencer par les personnages “à peine” stéréotypés).
Après, je comprends qu’on puisse trouver ce roman faible… Non, en fait, puisqu’il ne l’est pas. Reprenons… Je comprends qu’on puisse ne pas y trouver son compte et se sentir déçu en le refermant. Tout dépend de ce qu’on vient y chercher, une intrigue ou un récit.

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