Phitanie, Les quatre royaumes

Phitanie
T.2 Les quatre royaumes
(Tiphaine Croville)

Enfourche ton pégase, on repart en Phitanie pour la suite des aventures d’Héloïne.

Dans L’autre monde, Croville assurait à sa série un démarrage peu conventionnel. Une mise dans le bain cash de son héroïne sans se perdre en description exhaustive de Phitanie au détriment de l’histoire. Idée maligne pour insuffler du rythme… et le conserver. Ben oui, trois tomes à tenir, faut garder des munitions en réserve… Si tu développes ton univers à fond dès le premier volume, les deux suivants seront vides ou bourrés de redites, donc sans intérêt.
Faut-il y voir un défaut, rapport à ce qu’on ignore de la Phitanie ? Non, bien sûr que non. Le titre d’ouverture est synonyme de découverte, pas d’exposé pour te rendre incollable sur l’histoire, la géographie, les coutumes, les autochtones, le bestiaire… Les grandes lignes et quelques détails colorés suffisent pour planter un décor. Des éléments de background balancés par pleins camions ne servent à rien s’ils ne font pas sens. Sauf à aimer les jolies coquilles vides ou les pavés qui tirent à la ligne.
Quand tu débarques dans L’autre monde, tu te sens comme l’héroïne, déraciné, ignorant, obligé d’apprendre sur le tas, de grappiller un bout d’info par-ci par-là.
Procédé bien vu, surtout pour un lecteur comme moi : je n’ai pas grand-chose à faire dans ce bouquin à la base. Plus éloigné du cœur de cible, tu meurs. Héloïne est une jeune femme orpheline, je suis un homme, assez âgé pour être son père, et mes parents se portent bien. Zéro élément en commun, autant dire que L’autre monde était sur bien des points incapable de me parler. Mais raccord quand même avec Héloïne qui ne sait rien du monde où elle déboule. D’où une voie d’identification – soit dit en passant un élément essentiel pour accrocher le lecteur.

Maintenant que j’ai paraphrasé ma chronique du tome un dans les grandes largeurs, quid du deuxième ? Les quatre royaumes, un titre pareil, tu t’attends au guide touristique complet de la Terre creuse. Et… hum… oui et non. Il sera surtout question d’un royaume, Urdyvta, terme pas accepté au Scrabble et c’est bien dommage, parce que sur un mot compte triple avec le Y doublé, 90 points tomberaient dans la musette.
Je t’entends d’ici crier au scandale. Un seul royaume au lieu des quatre promis ?!? Alors, déjà, pas la peine de brailler, je ne suis pas sourd et de toute façon, je ne peux pas t’entendre. Ensuite, un royaume occupe le gros du bouquin, oui, mais pas tout le bouquin.
Et là, je dis idée maligne, le retour. La grosse erreur aurait été qu’Héloïne visite les patelins à tour de rôle, chacun pendant un quart du roman. Aller simple pour une structure répétitive, le bide narratif. Tu imagines ? Elle va dans le premier royaume pour demander l’aide du souverain, rebelote dans le second royaume, et ainsi de suite. Le plan bateau par excellence, à côté le thèse-antithèse-gloubiboulguèse passerait pour un monument de rhétorique.
Si l’Urdyvta se taille la part du lion, on en apprendra beaucoup sur les régions frontalières à travers les pérégrinations d’Héloïne et ses compagnons. Quant aux autres royaumes proprement dits, l’auteur distille des informations par le biais de personnages qui en sont originaires ou y ont voyagé. Plus intéressant à mon sens de brosser ainsi par petites touches que pouf on arrive dans le patelin et vlan gros placard descriptif en mode Wikipedia.
Nul doute qu’on aura encore de quoi se mettre sous la dent (sauf si on se la casse – cherche pas à comprendre, private joke) au prochain tome qui devrait démarrer sur les terres du roi Aoncrin.
Au final, on en apprend pas mal à travers le dit, le non-dit et les implications qui en découlent. Pour te donner un exemple, l’auteur n’a nul besoin d’énoncer la superficie de la Phitanie, on peut la déduire sans peine. Tu prends les effectifs de l’armée de Valdaraus, l’absence de structure féodale, les moyens de transports qui se limitent à des pieds ou des pégases, et tu m’envoies le résultat par lettre recommandée. Si ton résultat concorde avec mon estimation, tu gagneras une photo dédicacée de ma queue-de-cheval (avec traits d’union !), lot princier qui vaut tous les cadeaux du monde.
Ce parti pris narratif était le meilleur choix possible pour aborder l’ensemble des royaumes. J’applaudis des deux mains, parce qu’avec une seule, ça marche moins bien.

Tant qu’à parler mimines, Tiphaine, tu me copieras 6000 fois “avec les mains tout court” ! Manuscrite, la punition, parce que c’est dans le ton et que le copier/coller serait une solution de facilité.
Il faut en finir avec le tic de langage du “avec ses deux mains” (ou bras, jambes, pieds), quelque part entre lapalissade, pléonasme et redondance. Quand le contexte est clair, le sujet implique le possessif sans avoir besoin de l’expliciter. Et vu qu’aucun personnage n’a été décrit comme unijambiste, manchot, estropié, handicapé, mutilé, amputé, ils possèdent des bras, guiboles, paluches et arpions par paire. La remarque vaut aussi pour les yeux et les oreilles. Les narines semblent épargnées par le phénomène, mais jusqu’à quand ?…
Un détail – qui me hérisse bien le poil quand même, j’avoue – et ma seule réserve sur cette lecture. Pour le reste, le style se situe au-dessus de la moyenne, loin du phrasé scolaire qui tire trop souvent le jeunesse vers le bas. Bon sens du rythme et de la construction, pas de scories qui alourdissent chaque phrase : le texte est agréable à lire.
A noter aussi, après certaines lectures traumatisantes (Dusk et La Nuit des Cannibales pour ne pas les citer), qu’on ne bute pas sur des coquilles à tire-larigot. La maison d’édition n’est pas rebelle (!) aux règles du français ni à l’investissement dans la correction. Un livre propre, ça fait plaisir.

Je démarrais le point précédent sur une punition, ce qui me fournit a) une transition parfaite et b) l’occasion de revenir sur la tonalité du roman.
En avançant dans L’autre monde, j’avais eu peur d’un univers trop dans le noir et blanc. Alors oui, d’un côté il y a les gentils rebelles et de l’autre le méchant tyran, difficile de nier le parfum manichéen qui flotte sur la Phitanie. La frontière dans ce deuxième tome est déjà moins nette. La description des us et coutumes d’Urdyvta a de quoi révolter… tout en se tenant. On comprend certaines pratiques à défaut de les approuver. Je ne vais pas m’étaler sur le détail pour ne pas te raconter le bouquin, c’est le boulot de l’auteur pas le mien.
Là encore, choix intéressant d’apporter une note d’ambivalence. Les aventures d’Héloïne ne mettent pas en scène un énième Voldemort versus les Bisounours. Cet autre monde affiche un Côté obscur même chez les “gentils”, parce qu’un Etat gentil, ça n’existe pas. Pour rester dans la veine grecque dont la mythologie fournit une source d’inspiration au roman, je vais comparer avec l’Athènes classique. On nous bassine à l’envi du berceau de la démocratie, super glop, mais dans le genre société inégalitaire, sacré modèle aussi, qui pratique l’esclavage et exclut les femmes de la vie politique.
Si la série n’a pas vocation à devenir la version fantasy des Lettres persanes, ce saupoudrage de relativisme culturel ainsi que le “tout n’est pas rose chez les gens bons” apportent une touche bienvenue de maturité et de profondeur.

On en dira autant de la faculté de l’auteur à malmener ses personnages qui en prennent plein la tronche : blessés, torturés, tués, perdus dans le désert, affamés… Un jour, le prénom Tiphaine fera trembler comme ceux d’Attila et Ivan IV. La différence, c’est qu’elle maltraite pour de faux, sur papier.
Vu le destin de certains personnages, la bande de rebelles court un risque réel, ce qui augmente d’autant l’attachement pour eux et le choc de leurs mésaventures. Comme quand Tolkien bute Boromir : on se dit que d’autres membres de la Compagnie de l’Anneau pourraient y passer. Partant, il s’installe une vraie tension, pas un ersatz à base de danger “mortel” bidon dont tout le monde réchappera avec au pire un bobo au genou et un bisou magique par-dessus.
Là où beaucoup de titres orientés ado te sortent du neuneu 6-8 ans, Phitanie ne se borne pas à de la légèreté Disney. La gravité s’invite aussi à la noce quand il le faut.

Si cette série est assez éloignée de mes lectures actuelles de fantasy, elle parvient à me plaire en réveillant la nostalgie des premières armes, quand il y avait tant à découvrir dans les mondes imaginaires.
Avec ce deuxième tome, Croville confirme la bonne impression laissée par L’autre monde. Cette suite a su me captiver à la fois par les aventures qu’elle met en scène et surtout par son écriture intelligente.
Destinée, le dernier épisode, sort dans trois semaines. J’ai hâte de l’avoir entre mes deux mains les mains.

Le seul hic de cette trilogie, ce sera pour poser avec les trois tomes à la fois.

2 réflexions sur « Phitanie, Les quatre royaumes »

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