Phitanie, L’autre monde

Phitanie
T.1 L’autre monde
(Tiphaine Croville)

Un grand Frédéric (pléonasme ?) a dit jadis que “le diable se cache dans les détails”. Billevesées, bien sûr. En vrai, il habite à la maison (locataire pas de tout repos, soit dit en passant). Mais faisons comme si.
Ce qui m’a poussé à lire le premier tome de Phitanie ? Un détail sur le site de Tiphaine Croville : quand elle mange une tarte aux fraises, elle commence par les fruits et après seulement s’attaque à la crème et à la pâte. J’en fais autant.
Une raison qui en vaut bien une autre, non ?

Suite à un accident, la jeune Héloïne se retrouve catapultée dans le monde souterrain de Phitanie. Comment ? On n’en sait rien et elle non plus. Le retour ? Présenté comme impossible. Quête du bercail évacuée, pas d’Odyssée bis en perspective. Héloïne doit apprendre à vivre dans son nouveau monde, point barre.
La fantasy contemporaine a souvent tendance à se perdre dans le néant en brassant beaucoup de vent. Quand tu retires les loooongs dialogues creux et  les interminables introspections qui tournent en rond, à peine un quart du bouquin survit.
Autre monde, autre méthode. Croville a choisi l’efficacité et il n’y a rien à jeter. Quand Héloïne discute avec des gens ou se pose des questions, elle n’y passe pas trois heures. Ça fait plaisir de voir un roman qui sait aller à l’essentiel ! Et ce, dès l’ouverture. Pas de perte de temps en exposition longuette. Après une présentation rapide d’Héloïne au premier chapitre, hop, en route pour l’aventure ! Bonne idée, pas besoin de tartiner 50 pages pour introduire l’héroïne. On va passer le reste du bouquin en sa compagnie, on aura bien assez le temps d’apprendre à la connaître en route.
La suite du roman sera du même tonneau. Dès le second chapitre, quand la miss débarque en Phitanie, Croville plante direct les bases de cet autre monde sans faire lanterner le lecteur avec un pseudo-suspens et des révélations “édifiantes” si tardives qu’elles en deviennent prévisibles.
Arthus, un autochtone qui incarne la figure du guide aussi bien pour Héloïne que pour le lecteur, brosse les tenants et aboutissants principaux. La Phitanie, ses habitants, sa magie, sa situation politique… Il donne les grandes lignes sans se perdre en exposés interminables et a le bon goût de ne pas se réfugier derrière les “il est trop tôt pour en parler” (grosse ficelle facile pour gagner du temps et du volume de texte, meublés avec des pages vides d’intérêt).
Dans ses descriptions, Croville évite le syndrome du démiurge. Manie d’auteur qui consiste à décrire par le menu l’intégralité de son univers imaginaire… et perd le lecteur dans des détails socio-culturello-géographico-historio-pittoresques.
Certes, on peut se sentir parfois frustré que tel ou tel point ne soit pas développé à fond. Mais ce n’est pas le but, L’autre monde n’a pas vocation à être un guide touristique de la Phitanie. En outre, comme disent les utriculaires, il n’y a jamais eu besoin de TOUT savoir sur un univers pour s’immerger dedans. Pourquoi ? Parce que.
Ah, tu veux que je développe ? Allons-y. Exposer la totalité de ton cadre torpille le mystère, il ne reste plus rien à découvrir. Je te renvoie à la couverture. Comme le Port-Salut, c’est marqué dessus : 1 – L’autre monde. Tu vois l’idée ? Si tu crames ton stock de munitions dès le premier tome de ta série, la suite sera soit vide soit bourrée de redites. En plus, les descriptions logorrhéiques de tel ou tel point de civilisation cassent le rythme narratif.
Ici, le procédé met le lecteur à la place d’Héloïne. Symbiose dans l’apprentissage sur le tas… Comme elle, on débarque, on ne sait que ce qu’on nous dit, on doit se débrouiller avec. L’auteur n’en dit ni trop ni trop peu. C’est bien vu et bien fichu.
Seul moment où le roman m’a semblé s’attarder un peu trop, l’entraînement d’Héloïne. Etape indispensable, certes, mais qui aurait gagné à moins prendre de place. Pas qu’on s’y ennuie, l’animation ne manque pas, juste qu’on se demande quand on va enfin passer au stade suivant de l’histoire.
Dans son ensemble, le roman se révèle construit avec soin, rythmé et propose des partis pris intéressants.

Autre point qui m’a plu, Croville utilise pas mal de références classiques sans donner d’impression de déjà-vu, loin d’un énième recyclage.
Pas mal de situations et de protagonistes portent la marque du conte de fées (avec en plus un petit parfum de mythologie grecque). A commencer par Héloïne : une orpheline, figure récurrente dans ce genre (être parent dans un conte, c’est embrasser une carrière à haut risque et à faible espérance de vie). On croisera aussi un tyran, des guerriers, des magiciens, des créatures fabuleuses…
L’histoire est un récit initiatique typique, dans le même esprit que Le Monde de Narnia, A la croisée des mondes… ou encore Star Wars et son orphelin qui rejoint la Rébellion. Sur ce schéma éprouvé, Croville greffe son univers, riche et cohérent. A deux pas de nous en plus, puisque la Phitanie se situe sous terre. Moi qui suis un grand fan des théories sur la Terre creuse (au moins autant que la Terre plate), je me suis régalé.

L’autre monde, c’est donc le roman de la mesure et de l’équilibre. Croville jongle avec les informations, distille, expose, garde sous le coude. Jamais on ne se sent assommé par une masse démentielle de données, ni frustré par un report artificiel à plus tard, toujours plus tard (à la X-Files, par exemple). Equilibre aussi entre dialogue et narration, entre scènes d’action et moments plus posés. Bon dosage enfin entre les divers ingrédients, influences, codes du merveilleux, imaginaire personnel.
Un conte de fées moderne prometteur, dont le tome 2 sort à la fin du mois  sauf erreur de ma part– mais je n’en fais jamais, comme dirait Monk.

Il meurt une espèce végétale ou animale toutes les 20 minutes. Les théories du complot naissent au même rythme. Encore une coïncidence ?

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