Moi, Lucifer

Moi, Lucifer
(Glen Duncan)

Moi, Lucifer est un de ces bouquins oui-mais-non-mais-si-mais-non-mais-ad-libitum-ou-ad-nauseam.

L’ange rebelle teste l’humanité en termes pratiques, puisqu’il se retrouve enfermé dans un corps humain. Celui-ci appartenant à un écrivain, Lucifer en profite pour se livrer à un exercice qui mélange autobiographie, mémoires, confessions (sic) et roman à la première personne.
Dans le même esprit, on pense aux Chroniques des vampires, plus précisément Entretien avec un vampire et Le voleur de corps. Si Anne Rice n’a pas inventé le procédé qui consiste à donner la parole aux “monstres”, la popularité de ses œuvres lui a donné un sacré coup de fouet. Comparé aux deux titres cités Moi, Lucifer se montre aussi vivifiant que le premier et aussi pompant que le second.

Le récit du Prince des Ténèbres vaut le détour ! Il revisite l’histoire du christianisme et donne la version “côté obscur”de moult événements. Qui mieux que Lucifer pour endosser le costard d’avocat du Diable ?
On retrouve pas mal de thèmes classiques, comme celui de Dieu en père suprême à la fois autoritaire et absent. Ou encore la création qui change de mains après la Création. Dieu a fait son taf, on ne touche plus à rien et vive l’immobilisme. C’est du côté des rebelles qu’on trouvera les innovations. Chacun son tour…
Au-delà de la charge antireligieuse évidente – pas tant que ça d’ailleurs, puisque Lucifer est par définition un personnage religieux – le roman raconte l’humanité. Toujours prête à suivre une religion (ou n’importe quelle idée), un dieu (ou n’importe quel gus issu de son sein), pour se livrer à toutes les turpitudes possibles et imaginables. Le problème au fond, ce n’est pas tant le christianisme ni même la religion en général. Ok, dans le genre prétexte pour se massacrer à qui mieux-mieux, la foi a bien servi et a encore de beaux jours devant elle. Mais quand il s’agit de se savater la tronche et laisser parler ses bas instincts, l’humanité sait très bien se débrouiller sans. Le disciple a dépassé son maître. Ses maîtres, même. Le choix d’un écrivain comme hôte de Lucifer n’est pas anodin : les humains disputent son monopole au grand manitou, eux aussi peuvent créer.
Sur le fond, un bon bouquin. Sur des thèmes certes déjà explorés – c’est pas comme si la littérature ne faisait que raconter l’humain – mais une bonne synthèse sur le sujet du Mal et du Diable. Un propos iconoclaste, irrévérencieux, cynique, drôle, qui rappellera aux rôlistes les grandes heures d’In Nomine Satanis/Magna Veritas et aux sérivores certaines tribulations des frères Winchester dans Supernatural.

On arrive au “mais”. Parce qu’il y en a toujours un.
Je me suis autant marré qu’ennuyé. Le roman souffre de trois défauts structurels.
Je commence par le dernier, conséquence des deux autres (je sais, niveau logique, zéro), la longueur. 350 pages, c’est facile un tiers de trop. Quitte à faire parler Lucifer, autant se contenter de la partie monologue sur sa vie et son œuvre en tant que tels. L’histoire développée autour de son existence mortelle d’écrivain ne présente, deuxième défaut, qu’un intérêt très relatif, qui parasite le propos plus qu’il ne l’étaye. Enfin, si on n’attend pas de Lucifer, le chaos par excellence, un récit structuré, il se perd trop souvent en route. De deux façons, la première sur ce qu’il raconte, la seconde sur la façon dont il raconte. Digressions à foison, apartés, hors-sujet, inserts d’anecdotes… et au sein des phrases, des incises comme s’il en pleuvait à grand renfort de tirets et parenthèses.
Ce style donne au texte un aspect oral, spontané, familier mais ne fonctionne que sur du format court. Sur la longueur, l’enchevêtrement torpille la narration et devient un foutoir fatigant à suivre. Chaque idée avancée laisse un goût d’inachevé, parce que le fil de la pensée part sur autre chose. En attendant de raccrocher les wagons, certains passages intercalaires ne suscitent que l’ennui : on veut la suite, pas une divagation qui risque elle-même de s’embarquer dans d’autres détours.
Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai marqué une pause dans ma lecture pour dire “crache ta pastille, livre, viens-en au fait” (oui, je parle à mes bouquins, mais rassure-toi j’ai un traitement).

A l’arrivée, je classe Moi, Lucifer dans la catégorie mmmmffffff de ces ouvrages ni bons ni mauvais ni moyens. Un peu des trois mais pas vraiment. Plutôt bon dans l’ensemble par le ton et le fond mais enchepé par sa structure pesante.

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