Mérovingiens

Mérovingiens
(Patrick McSpare)

Chronomobile parée, on décolle dans cinq minutes, direction la Belgique seconde en l’an 481. Rendez-vous avec Clovis Ier, LE Clovis, notre Clovis national si on aime donner dans le cocardier (en occultant que le bonhomme est un Germain…).
Oublie le fier guerrier tout en muscles et moustache, capable de savater de l’Alaman à la douzaine, on parle d’un gamin de quinze ans qu’a à peine du poil au menton. Il est beau, le rex Francorum
Un môme qui règne sur la région de Tournai et va bientôt faire valser les têtes et les royaumes lors du fameux “Tournai manège”.

Le Ve siècle, une période qu’on verrait propice à un récit plein de batailles épiques et de castagne XXL… et où McSpare tente le pari du feutré. Du feutré barbare, hein, on se dézingue à la hache, mais en loucedé. Un roman historique d’espionnage sous le règne de Clovis, idée maligne ou je ne m’y connais pas. Parce que oui, à l’époque on guerroie à fond de train mais pas que. Avant et après chacune de ces bastons en rase campagne, il se signe moult traités d’alliance et de partage des dépouilles, il se complote intrigues de (maire du) palais, magouilles, mariages arrangés, assassinats de parents encombrants pour la succession ou de chefs de guerre à la loyauté douteuse. Du pain bénit pour les diplomates, espions et autres tueurs de l’ombre. Du Mission:Impossible avant l’heure.

Période riche donc complexe : il naît et meurt un royaume par semaine, une kyrielle de noms germaniques et latins à retenir, des dates comme s’il en pleuvait, pas toujours précises par-dessus le marché. Les grandes invasions obligent à un effort conséquent de mémorisation, tu m’étonnes qu’elles soient mal aimées. En prime la chute de l’Empire romain, ZE modèle… Donc les barbares, pas glop dans l’imaginaire collectif. Rien que le terme “barbares”, dans le genre vendeur…
Je ne me suis pas amusé à vérifier chaque détail historique du roman – l’idée n’étant de chercher à tout prix à prendre l’auteur en faute –, en tout cas, rien ne m’a donné envie de cogner la tête de l’auteur avec une brique jusqu’à ce que mort s’ensuive. De mes souvenirs de la période (et des recherches que j’ai effectuées, parce que je n’ai pas pu m’empêcher), le contexte, l’ambiance, les faits historiques tiennent la route. Pas d’anachronisme aberrant ou de contresens majeur. Quant aux libertés prises avec l’Histoire, elles tiennent de la licence poétique, de la logique, de la fiction maîtrisée, pas du grand n’importe quoi.
Un cadre historique aussi fouillé et précis demande du boulot, tant en recherches brutes qu’en compréhension. Et là, y a deux écoles : les bosseurs et les foutriquets. McSpare appartient à l’évidence à la première. On y croit, à son monde romano-barbare.
En plus, c’est bien fait. Pas d’exposé assommant dans le corps du texte ou en note, les éléments historiques sont distillés dans le récit et passent tout seuls sans casser le rythme narratif. Mention spéciale à la violence de l’époque, très bien rendue, sans excès bourrin gratuit.
Mérovingiens s’impose comme un des meilleurs romans historiques que j’aie pu lire, aussi bien pour le travail de recherches que dans la façon d’intégrer son matériau en finesse. Un roman du niveau d’un Furor (Fabien Clavel) ou d’un Enjomineur (Pierre Bordage).
Patrick, tu m’as bluffé et j’aime autant te dire que sur la veine historique, c’est vraiment, mais alors vraiment, pas donné à tout le monde.

Clovis aime voir sa frontière bouger. Elle lui plaît mobile.

Sur la forme et la construction, rien à redire. McSpare déploie un récit au passé simple et à la troisième personne, centré pour la majeure partie sur le personnage de Wyso. Un bon choix de point de vue qui permet d’en utiliser d’autres sans incohérence (y a rien qui m’énerve plus qu’un roman à la première personne qui s’offre des scènes à la troisième alors que le je-personnage – donc le lecteur – n’est pas censé savoir ce qui se passe ailleurs).
Et le passé simple, bien vu aussi, même si j’ai eu peur au début. J’avoue avoir de plus en plus de mal à supporter ce temps archaïque chez les auteurs du XXIe siècle. A l’heure actuelle, personne n’utilise plus cette forme antédiluvienne à part les romanciers. Temps de l’artifice par excellence qui torpille l’immersion dans un bouquin. Ici, il passe très bien, donnant au récit un côté chronique à l’ancienne, roman d’aventures de quand j’étais gamin, sans pour autant puer la naphtaline ou la prétention littéraire. Fi du passé simple pépère en mode XVIIIe, le style est très dynamique, moderne dans sa rythmique.
Quant à l’intrigue, pour ne pas déflorer le suspense, je ne révèlerai pas que le coupable est le maire du palais Moutardic avec le scramasaxe  dans la salle du trône.
Plutôt que délayer une seule mission sur 500 pages en brassant assez d’air pour enrhumer le lecteur, McSpare s’installe dans le temps long pour revisiter certains moments phares du règle de Clovis. Enfin, quinze ans en Histoire, c’est court, mais en termes romanesques, la durée s’apparente à du temps long. 481-496, voilà qui laisse de la marge… et fait la part belle aux ellipses narratives. Là, tu vas me dire que c’est un peu facile d’évacuer des mois voire des années à coups de “bien plus tard”. Oui mais non, mine de rien, ce n’est pas évident de savoir quand ne rien dire alors que le travail d’écriture consiste à exprimer. Je préfère de loin un raccourci à un chapitre qui tire à la ligne en n’ayant rien à raconter. Ici, on ne s’ennuie pas et tant mieux.

Mérovingiens, mélange des genres réussi, à cheval entre histoire et fiction, entre thriller, espionnage, cape et épée, entre Antiquité tardive et Moyen Age naissant. Avec de la fantasy dedans… ou pas. Quelques éléments de merveilleux fleurissent çà et là, sans qu’on sache trop s’il s’agit de “vraie” magie ou d’une énième manipulation qui tire parti des croyances de l’époque. Je rappelle qu’on se situe au Ve siècle : dans la tête de 99,9% de la population, la magie est une réalité, les dieux existent et se manifestent, les prodiges sont monnaie courante (cf. les tours de passe-passe de certains martyrs chrétiens qui cartonneraient aujourd’hui à Vegas).
De fait, McSpare livre un roman très contemporain. A l’heure où les gouvernements rivalisent d’imagination pour balancer à leurs ouailles chiffres fantaisistes et bobards plus énormes que l’organe de Siffredi, où les grands groupes contrôlent l’information et/ou traficotent à qui mieux-mieux (lasagnes au bœuf/cheval, voitures qui ne polluent pas mais en fait si…), où je sens que je vais avoir un mal fou à terminer cette phrase à rallonge que je vais stopper là comme ça hop. Et pendant ce temps, vas-y qu’il fleurit des fake news prises pour argent comptant, des visages du Christ sur des tartines de pain grillé, des abductions extraterrestres, des complots Illuminati, des activités paranormales auto-suggérées et j’en oublie. Faut avouer que manipuler les masses n’a rien de bien difficile quand on voit à quoi icelles consacrent leur intelligence (sic). Pas à dire, on a beaucoup mûri dans nos têtes depuis les Francs…
Mention spéciale au portrait de Clovis, sans doute plus proche de la réalité que la version édifiante de Grégoire de Tours. Sanguinaire par la force des choses, avide de pouvoir, manipulateur, calculateur, opportuniste, prompt à renier sa parole, “pragmatique” diraient nos politiques d’aujourd’hui, le roitelet du Ve siècle ne dépareillerait pas sous la Ve République.
Mérovingiens, c’est ça, l’air du temps, cette faculté à placer derrière chaque fait, même le plus minuscule, un grand plan connu de quelques initiés. A ceci près que le roman tient beaucoup mieux la route que les théories délirantes de complots reptiliens. Et c’est aussi sur le temps long un rapport au pouvoir qui n’a pas changé depuis qu’on a inventé le concept. On attend toujours l’avènement du philosophe-roi pour remplacer les boulimiques de pouvoir, grands sacrificateurs de pions (donc de gens) depuis que le monde est monde.

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