Mémoires de geishas

Aujourd’hui, place à l’exotisme, puisqu’il sera question de geishas, objets de tous les fantasmes.[1]
J’aborderai trois bouquins, deux conseils de lecture et un de non-lecture.

geisha

Les geishas, vaste sujet… L’image véhiculée en Occident est à 12000 années-lumière de la réalité, ou plutôt des réalités. On prendra donc avec des baguettes pincettes aussi bien l’idéal de la gentillette demoiselle de compagnie éthérée que la vision erronée de la prostituée avec deux-trois options artistiques. Ces images d’Epinal oublient que la profession n’est pas monolithique et que le facteur chronologique n’a rien d’une vue de l’esprit réservée aux historiens : en trois siècles, le métier a évolué dans le temps. Parler de LA geisha en renvoyant une image qui pioche à droite à gauche dans différentes époques relève de l’erreur pour ne pas dire de l’escroquerie intellectuelle.
Première option pour qui s’intéresse au sujet : prendre ses valises direction Japon et l’étudier in situ dans le quartier du Gion à Kyoto. J’ai essayé, on peut, comme dirait San Antonio. Faut s’armer de patience et de verroterie, une parfaite maîtrise du japonais est un plus… et euh on va partir sur l’option B, plus raisonnable pour le quidam lambda (pléonasme cadeau).
Laissons de côté Internet, formidable foutoir de tout et n’importe quoi. Rabattons-nous sur ce support archaïque mais pratique quand même qu’est le livre.

Geisha
(Arthur Golden)

On commence par Geisha (Memoirs of a geisha en VO) d’Arthur Golden… et on le balance au rebut.
Basé sur des entretiens avec Mineko Iwasaki, geiko[2] qui fut une star de la profession en son temps, ce bouquin abonde en libertés prises avec le récit de sa source. Admettons, roman, fiction, licence poétique, tout ça, tout ça. N’empêche que sa vision romanesque de la geisha torpille son objectif d’ouvrage précis, bien documenté, qui se veut rigoureux comme un traité d’anthropologie. Gros hic rédhibitoire, il est truffé d’erreurs et d’approximations, sans parler de clichés bidon. Donc à oublier.
Geisha a été adapté au cinéma sous le titre Mémoire d’une geisha. Une daube dégoulinant de niaiserie et de poncifs. Rien à sauver de ce fatras hollywoodien si éloigné de la réalité qu’il en dépasse la notion de fiction. Et fallait être gonflé pour prendre des Chinoises et leur faire jouer des Japonaises… Choix de casting désastreux qui fait la part belle au cliché raciste sur les Asiatiques interchangeables au motif qu’ils se ressemblent tous…

Ma vie de geisha
(Mineko Iwasaki)

“Mémoires d'une geisha”, le retour de la vengeance
“Mémoires d’une geisha”, le retour de la vengeance

A la place, je conseille Ma vie de geisha (Geisha: A Life en VO) de la fameuse Mineko Iwasaki. Oui, la même que dans Geisha de Golden. N’est pas le roi Arthur qui veut… Le livre de Gogolden a foutu les boules[3] à la miss, au point qu’elle lui a collé un procès, a tout repris de zéro et écrit son autobiographie pour remettre les points sur les i (ou les barres sur les kanas pour rester dans le ton).
Attention, le bouquin n’a rien d’objectif. En même temps, une autobiographie… hein… on s’attend à quelques menus arrangements avec la réalité des faits. Iwasaki reprochait entre autres à Golden d’avoir ajouté du sexe pour vendre son bouquin. Ici, extrême inverse, il en est à peine question. Bref. On ne peut pas reprocher à une autobiographie silences et partialité, c’est le genre qui veut ça, on fait avec.
Iwasaki, son truc, c’est la danse. Si vous voulez tout savoir sur l’apprentissage artistique d’une geisha, son ouvrage y pourvoiera et se montrera d’une richesse infinie. Le “monde des fleurs et des saules” d’après-guerre y est décrit avec force détails, assez pour noyer le néophyte en culture japonaise. Vaut mieux avoir quelques notions sur le sujet avant de s’embarquer dans cette lecture, comme dans la suivante.

Mémoires d’une geisha
(Yuki Inoue)

L'autre “Mémoires d'une geisha”.
L’autre “Mémoires d’une geisha”.

Enfin, mon préféré… Mémoires d’une Geisha (廓のおんな en VO). Je parle ici du livre de Yuki Inoue paru en 1980, dont la bouse mentionnée plus haut n’est qu’un homonyme postérieur. A lire en complément de Ma vie de geisha pour appréhender la totalité du sujet au XXe siècle.
Basé sur le témoignage de Kinu Yamaguchi (une manie…), le bouquin d’Inoue est vendu comme un roman. A mon sens, on se situerait plutôt dans la biographie.
Le parcours de Kinu colle à la réalité, sans s’encombrer d’envolées mélodramatiques ni de fioritures romantico-romanesques. L’amateur de belles histoires pourra trouver ces mémoires arides, faute d’émotions. Comme la vérité, l’intérêt de ce bouquin est ailleurs. Au-delà de tout ce qu’on peut apprendre sur les geishas, leur vie, leur œuvre, la trajectoire de Kinu balaie le Japon de la fin de l’ère Meiji à l’après-guerre (en gros 1900-1960). Autant dire une mine sur la société japonaise et son évolution, la culture, les usages, le quotidien, la grande Histoire telle qu’elle a été vécue par le petit peuple.
Selon moi, un incontournable pour les passionnés de culture nippone, ou en tout cas ceux que la question intéresse, pour peu qu’ils ne soient pas rebutés par la masse de détails pointus.

[1] Et aussi de tous les clichés, comme de les accoler à “exotisme” et “objets de tous les fantasmes”.
[2] Nom des geishas de Kyoto (précision inutile, mais ce serait dommage de ne pas en profiter pour étaler ma science).
[3] Les boules de geisha, donc…

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