Le Label N

Le Label N
(Jess Kaan)

En ce 8 novembre, les catholiques fêtent saint Claude († 302), un martyr taillé dans le bois dont on fait les pipes.
Le jour idéal pour aborder la série de polars L’Emmancheur L’Embaumeur.

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“Il faut toujours comprendre ses ennemis pour les anéantir. Toujours. C’est de cette manière que l’on survit !”

L’Embaumeur, c’est Luc Mandoline, un ancien de la Légion étrangère qui a plus d’une corde à son banjo et s’est recyclé comme thanatopracteur.
La série fonctionne à la manière du Poulpe, à savoir qu’un auteur différent prête sa plume à chaque volume.
Sur la douzaine de titres parus, j’en ai lu autant que le cheval, soit trois : Concerto en lingots d’os de Claude Vasseur, Anvers et damnation de Maxime Gillio et Le Label N de Jess Kaan. C’est de ce dernier dont il sera question aujourd’hui (des fois que le doute planerait encore en dépit du titre de l’article et de la couverture).

J’ai parlé de Fissures Noires et Investigations avec un Triton, la logique voudrait que j’attaque cette chronique par une phrase du style “Le Label N tranche avec les autres bouquins de Kaan”. Certes mais pas tant que ça.
Eidonius était détectivé dans Investigations, Mandoline se retrouve embarqué dans une enquête. La dimension sociale/sociétale/critique du roman noir apparaît dans plusieurs nouvelles de Fissures Noires et dans Investigations. Le ton sombre, ai-je besoin de développer quand le recueil s’appelle Fissures Noires ? Enfin, on retrouve les marqueurs stylistiques made in Kaan (néologismes, par exemple). Bref, c’est du Kaan, le gars n’arrive pas dans le polar les mains vides. Y a juste moins de dragons et de farfadets vu que les Embaumeurs prennent place dans le monde réel (enfin son équivalent romanesque).

Le Label N respecte le cahier des charges de la série et prend la peine de s’inscrire dans la continuité par des allusions aux précédents volumes.
Le lecteur recevra la dose attendue de cadavres, castagne, fusillades, retournements de situation. Sans frénésie d’action délirante non plus, attention, c’est pas du nawak hollywoodien genre Les Ailes de l’Enfer.
J’ai pensé à Kitano, de très loin, mais il y a une parenté d’esprit sur le rythme d’ensemble. Les scènes posées alternent avec les passages violents, les premières donnant ainsi plus de relief aux seconds.
Et parce que c’est toujours un argument vendeur, si tu aimes le sexe, tu auras ton compte ! J’avoue garder une préférence pour LA scène de Claude Vasseur dans Concerto (lisez-le, vous comprendrez pourquoi il est indétrônable), mais Kaan se défend bien aussi.
Dans tous les cas, il ne cède jamais à la facilité. Quand il te place du sexe ou de la violence, tu cherches en vain l’esprit racoleur d’un Morandini.
Bien conçu, donc, et bien écrit aussi. J’adore la plume de cane Kaan. C’est propre, harmonieux, efficace. Beau. Il trouve toujours le mot juste, au besoin l’invente. Quand il veut glisser quelque chose, une vanne, un message, il procède avec finesse, économe de moyens et d’effets à deux ronds. Un style “force tranquille”, discret et puissant à la fois.

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Cache-misère pour masquer l’absence de transition.

Kaan développe ici un Mandoline tout en décalage. Un homme d’action qui aimerait bien un peu de calme, parce qu’il en a déjà fait beaucoup et pas que du joli-joli. Et puis, en ancien militaire, il sait que les héros sont souvent décorés à titre posthume. Un type droit dans ses rangers, attaché à certaines valeurs très vieille France, le côté réac en moins, dans une époque aux repères moraux flous, en manque de modèles. Une machine à tuer (légionnaire, hein) en quête de rédemption, reconvertie au service des morts et des vivants.
J’aime bien cette version de Mandoline. Solide comme un roc… mais avec ses fissures, pas le héros monolithique, propre sur lui, à l’aise dans ses baskets, inébranlable dans ses convictions (américain, quoi).
Parmi les scènes marquantes, il en est une où on le voit dans l’exercice de ses fonctions psychopompes. Il rencontre la famille d’une défunte pour mettre au point les dispositions funéraires. A la description des lieux et de ses occupants, on voit qu’il s’agit de “gens simples” – dénomination que je déteste parce qu’elle pue la condescendance. La pantalonnade beaufiste et bienvenuechezleschtienne serait facile, Kaan lui préfère l’empathie.
En fait, j’ai lu Le Label N cet été, une semaine après que mon grand-père a cassé sa pipe. Ce qui a biaisé sa réception et lui a aussi donné beaucoup de force. Le bon côté pour la chronique (ouaip, on se console comme on peut…), je me retrouve bien placé pour dire que la prose de Kaan sonne juste sur la maladie, la mort, le deuil. Réaliste, certes, mais surtout pleine d’humanité (ce qui laisse supposer qu’il sait malheureusement de quoi il cause).

La grande force de ce bouquin – et de la plume de Kaan en général –, c’est de rester centré sur l’humain. De s’attarder sur les petits, les humbles, les sans-dents, ceux dont le nom est légion/chômeurs/précaires. Sans pitié hautaine, condescendance ou pathos tire-larmes facile. Sans sonner creux comme un discours de préfet. Un authentique attachement aux éclopés de la vie et aux victimes de notre “beau” modèle socio-économique, formidable machine à broyer le monde et les gens.
Le début du roman constitue un exemple parlant avec la peinture d’Auchel et du Nord qui l’entoure. Un Nord qui en chie, qui a sa fierté, qui a eu son heure de gloire avant d’être laissé de côté, qui s’enfonce un peu plus à chaque élection dans le “label Haine”. Kaan en dit beaucoup en très peu de pages, sans tomber dans le misérabilisme sauce JT ou le cliché ch’ti.

Les rapports de domination mis en scène tout le long du bouquin relèvent de la même logique. Derrière un certain nombre de choses que je ne vais pas spoiler (je dirais juste que le coupable n’est pas Luc Mandoline avec la guitare dans le funérarium), on trouve une réflexion sur les rapports entre les puissants et les faibles – ou des tortionnaires et de ceux qui n’ont rien demandé, selon de quel côté on se place.
Triste constat : l’esprit de révolte est mort ou à peu près devant un asservissement mi-subi mi-assumé.
En procédant par analogie, sinon je vous raconte la moitié du bouquin, le même avilissement volontaire pousse à préférer un quart d’heure de gloire télévisuelle, quitte à se ridiculiser devant des millions de gens pour le restant de ses jours, plutôt qu’un digne anonymat. La télé-réalité est pleine de gens très cons – magie des castings, ce n’est pas pour rien si on n’y croise que des bacs -12 et des QI d’huîtres. Surtout des gens manipulés par les Goebbels du petit écran, experts en poudre aux yeux et en chantage à la gloriole. Un monde joyeux et équilibré, très sain, égalitaire, où aucun dominant n’aurait la tentation d’abuser de son pouvoir juste pour déconner. Mais je me trompe peut-être…
Notez que le propos vaut pour le monde du travail et encore plus en politique. A l’heure où les chaînes de télé françaises entament le grand lavage de cerveau préparatoire aux présidentielles de 2017, un roman sur la manipulation paraît une lecture appropriée.
Illustration parfaite (sic) de ce que disait David Van Reybrouck : “Les gens que l’on traite comme du bétail électoral se comportent comme du bétail.”

Pour un premier polar, Kaan s’en sort haut la main (peau de lapin). Il confirme son statut d’auteur touche-à-tout, qui n’hésite pas à prendre des risques, capable de se renouveler sans se dénaturer pour autant. Le gars, tu peux le ranger nullle part et partout : nouvelle, roman, parodique, noir, jeunesse, fantastique, fantasy, polar, etc. (si je me lance dans la liste complète des subdivisions de genres, on y est encore demain). Et avec talent en plus !

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