Le Bourbon Kid

Le cycle du Bourbon Kid
(Anonyme)

En 2007 (2010 pour la VF) sort Le Livre sans nom écrit par Anonyme. Une idée si conne et géniale à la fois qu’on se demande pourquoi personne ne l’a eue avant.
Il m’aura fallu du temps pour me plonger dedans. Je craignais l’astuce éditoriale sur l’air de “on ne vendra pas ce texte sur ses qualités intrinsèques parce qu’il est nasebroque, misons sur le côté intriguant du bousin pour piéger le client”.
Il se trouve que j’avais tort… mais quand même raison sur le long terme, parce que je suis moi et qu’à la fin je rafle toujours la mise. Ma modestie me perdra, je sais.

En version courte, Le livre sans nom et L’œil de la lune sont bons, Le cimetière du Diable passable (cette rime !) et vaut mieux s’arrêter là. Le livre de la mort mériterait d’être rebaptisé La daube sans nom et m’a vacciné contre la série. Les trois derniers (Psycho Killer, Le Pape, le Kid et l’Iroquois et Bourbon Kid), pas lus, j’ai jeté l’éponge avec le Death Note du pauvre, le bébé, l’eau du bain et la patate chaude.
Drame d’une série victime de son succès qui n’avance que dans la numérotation des volumes et pas dans son propos…
Le premier s’achevait sur trois options possibles :
1) Rien derrière, le one-shot fulgurant et pis voilà… Vu la capacité aussi bien des auteurs que des éditeurs à tirer sur la corde, le succès du bouquin a fait tomber cette probabilité à zéro.
2) Une suite qui prolonge et dépasse le premier volume. Un événement si rare qu’on croit plus facilement à l’existence du Père Noël.
3) Une suite sur la même mélodie que le premier. Vu la capacité aussi bien des auteurs que des éditeurs (bis) à ressortir les mêmes recettes pour ne pas se fatiguer, la probabilité a grimpé au rythme des ventes pour atteindre 99%.
Et ainsi de suite jusqu’à un septième tome… On dit du cinéma avec ses remakes, reboots, suites, franchises, mais la littérature n’est pas en reste, suffit de voir le nombre de déjà vu, de copies du dernier truc qui a marché (les sous-SdA, sous-Twilight, sous-Harry Potter, les sous c’est bien de ça dont on parle…), de trilogies conçues comme telles mais qui s’assortissent d’un quatrième tome dit “le volume de trop”, de séries interminables… Le Bourbon Kid se situe pile dedans.
Le tueur en série de western n’a pas su s’arrêter – comme Lindsay avec Dexter – ni conclure au bon moment – comme King avec La Tour Sombre.

A la fin du Livre sans nom, sans avoir encore lu les suivants ni même jeté un œil aux critiques, je sentais le coup arriver. Au-delà des fantaisies auctorialo-éditoriales plus rapaces qu’un Serdaigle, le roman portait en lui les germes de sa chute. Le Bourbon Kid ne pouvait rester percutant que sur un ou deux volumes maxi à cause même de ses fondations.
Le bouquin est bon, barré, drôle, iconoclaste, ça pas de souci. Très axé cinéma dans son écriture très visuelle ainsi que dans ses références. Et quelles références ! Tarantino, Batman, Freddy, Terminator, Tarantino, Seven, Star Wars, Kill Bill (Tarantino encore…), Buffy, X-Files, Ring, Death Note, Tarantino… Liste non exhaustive, le roman condense la totalité de la pop culture ciné, BD, comics, TV, manga, roman, musique, jeu vidéo, autre (précisez). Il mélange tous les genres, western, fantastique, polar, super-héros, aventure, action, arts martiaux, horreur…
Une somme culturelle, une anthologie de la littérature et du cinéma de genre. Un hyper-pulp.
Raison pour laquelle il devait se casser la gueule au bout de x volumes. Tout comme on peut tromper une personne une fois, il est possible de bâtir un roman clin d’œil truffés de références comme autant d’hommages. Ce qu’a fait Tarantino à l’écran avec Kill Bill, excellent film et virage vers le pire (Inglourious Basterds).
Mais tu ne peux pas te lancer dans un cycle entier de pot-pourri sauf à le devenir. Le syndrome du catalogue ne marche qu’un temps, ceux qui ont survécu au chant II de L’Iliade et son énumération mortelle de nefs en savent quelque chose. Ça fonctionne bien dans Le livre sans nom, beaucoup moins après, soit à cause des redites (12000 allusions à Tarantino par volume, faut se calmer), soit parce qu’une fois que tu as épuisé les grands noms tu dois te rabattre sur des œuvres de seconde zone emblématiques de rien. Le procédé amuse au début, il lasse à long terme. On ne peut pas se contenter de flatter le lecteur dans sa culture générale, encore moins lui ressortir en continu ce qu’il connaît déjà : à un moment, il lui faut du neuf.
On ne l’aura jamais. L’œil de la lune reprend la même recette (La Momie, Halloween, Underworld…) et l’odeur du sapin commence à se faire sentir. Le cimetière du Diable achève de planter les clous du cercueil, ce qui a au moins le mérite d’être raccord avec le titre.

L’intérêt du Livre sans nom, plus qu’une soi-disant originalité dont il est dépourvu, réside dans l’intelligence de son recyclage. Comme Kill Bill, on y revient toujours. Le gus sans blase parvient à mélanger sa liste interminable d’ingrédients pour accoucher d’un texte qui tient la route et joue sur les codes des genres auxquels il se rattache.
Malin et bien vu, il déconstruit beaucoup et sort des sentiers battus, ce qui n’était pas évident vu la quantité d’œuvres sur lesquelles il s’appuie et qu’en ont balisé un paquet, de sentiers. Il y a donc de l’humour à la pelle. Pourquoi “donc” ? Parce que 101 fois sur 100, pour déconstruire, le bulldozer emprunte le chemin de la parodie.
Je te renvoie à John Cawelti qui a bossé sur le western et le polar entre autres, et s’est penché sur la culture populaire bien avant la naissance de l’expression pop culture. Dans son article Chinatown and Generic Transformation in Recent American Films, il considère qu’un genre qui commence à tourner en rond passe par quatre phases pour se renouveler. La première est “humorous burlesque”, comme il dit dans sa langue à lui. Autodérision face à la caricature qu’est devenu le genre, comédie, humour, le genre se moque de lui-même avec la complicité du spectateur/lecteur qui connaît lui aussi les codes et commence à ce stade à saturer (spéciale dédicace à ceux qui en ont marre des invasions de zombies et de super-héros depuis une vingtaine d’années). Le livre sans nom fait ça très bien, à la fois par son mélange de genres – le meta-genre bouscule par définition les codes propres à chacun – et par son côté foutraque assumé/maîtrisé en mode osef des règles.
A travers son listing énormissime de références, Le livre sans nom passe en même temps par la deuxième étape, la nostalgie (“evocation of nostalgia”). Œuvres cultes, majeures, fondatrices, marquantes pour des générations entières, à l’origine de mille et une vocations de réalisateurs, auteurs, illustrateurs, musiciens, etc. En un mot les références aux bases, aux sources, à un (supposé) âge d’or.
Sauf que voilà, les suites n’iront pas au bout du processus (déconstruction de la mythologie puis reconstruction). Quand je parlais plus haut de déconstruction, le terme était abusif. Le livre sans nom chamboule, nuance. Les suites auraient pu… mais non. L’œil de la lune ne continuera pas sur la lancée, il se contentera de tailler la route en ligne droite sur les pas de son prédécesseur, ce qui en fait un bon bouquin aussi, pas encore lassant mais qui donne une bonne conscience des limites que la série atteint (très vite). Même joueur joue encore dans Le cimetière du Diable où l’essoufflement est perceptible. Pas de renouvellement en vue, le sel des deux premiers commence à piquer la langue pire qu’un piment de Cayenne et ce troisième tome s’embourbe dans le répétitif. Logique mercantile oblige, Le livre de la mort achève de se mordre la queue, identique dans ses procédés (donc merci la répétitivité) mais en moins bien, beaucoup moins bien.

En me relisant, je me rends compte d’une sévérité conséquente à l’égard du Bourbon Kid. Elle est méritée, entendons-nous bien. Après, tout dépend de ce qu’on attend d’un tel feu d’artifice : de belles couleurs ? du spectacle ? de l’éparpillement aux quatre vents ? une pyrotechnie inédite ? On l’aura compris, j’attendais un peu plus que du palimpseste décliné en cent quarante-quatre mille épisodes.
Si on s’en tient à la lecture pure, comme plaisir jubilatoire, Le livre sans nom et L’œil de la lune tiennent leurs promesses. De bons bouquins en soi, qui assurent le divertissement. Comme ces films d’action des années 80, l’heure de gloire des Schwarzy et Stallone, qui ne volaient pas haut mais ne prétendaient pas le faire, et remplissaient le contrat baston slash vannes slash (double) détente.
Les reproches viennent après, quand tu y réfléchis à tête reposée. Vouloir intégrer l’ensemble de la pop culture, c’était peut-être “un peu” ambitieux. Là-dessus, défaut structurel d’une œuvre “à références” – comme je le soulignais par exemple à propos de Je m’appelle Requiem et je t’… A trop s’appuyer sur les autres, le texte finit par manquer de fond et surtout de personnalité propre. Au mieux, une personnalité protéiforme et bancale, où les points d’ancrage culturels finissent par devenir des boulets qui empêchent de voler de ses ailes à elle.
Le neuf avec du vieux a ses limites et c’est LE gros reproche que je ferai à la série. Chaque volume recycle beaucoup et la série recycle chaque volume. Le manque de renouvellement torpille le Bourbon Kid au point que j’ai hésité à continuer après Le cimetière du Diable, craignant de relire encore la même chose. J’ai tenté le quatre… Ben un conseil, contente-toi des trois premiers.

Le livre de la mort n’est pas mauvais, il tape bien au-delà dans la flatulence dispensable voire autodafable. En clair, une merde, la quintessence de l’étron. Ma pire lecture de l’année et les dieux savent si je m’en suis tapé des bouses…
Originalité zéro et surprise zéro avec les mêmes personnages qui te sortent les mêmes dialogues dans les mêmes situations. Du réchauffé resté trop longtemps sur le feu. Limite, ça pourrait passer si on ne s’est pas encore lassé des procédés déjà répétés dans les trois opus précédents. Mais là en plus, c’est mal écrit, j’en ai encore les rétines qui sanguinolent. A se demander si on a affaire au même auteur tant les différences stylistiques sont flagrantes. Tu me diras, l’auteur que personne ne connaît, bon plan pour en changer en cours de route ni vu ni connu. Mettons que ce soit toujours le même aux manettes, il ne s’est pas foulé. Quel besoin de se casser la nénette quand tu peux vendre ton papier juste sur le succès des précédents ? Et vas-y que je te ponds des mots en dilettante, au pif, à l’arrache, ou que je refile l’engin à un autre anonyme (le stagiaire préposé aux photocopies/cafés ?).
Affligeant, consternant, censé être le dernier mais pas vraiment parce qu’on ne va pas cracher sur le filon, Le livre de la mort est une méga daube (à ne pas confondre avec les mégavolts de Goldorak) qui se vautre dans les abysses, tels l’USS Montana ou le Titanic si chers à James Cameron. Une fin piteuse pour une série à bout de souffle (là, tu cases au choix Jean-Luc Godard ou Claude Nougaro, manière de montrer qu’enfiler des références est à la portée du premier guignol venu). La fin pour moi en tout cas, je n’irai pas plus loin avec le Bourbon Kid.
Cette saga laisse un arrière-goût d’inachevé à avoir choisi la facilité du toujours pareil plutôt qu’aller au bout de son propos. Elle aura échoué à développer sa propre mythologie, trop empêtré dans celles des autres.

Sur ce, je vais m’attaquer à l’écriture des aventures de Pastaga Man. L’histoire d’un tueur en série qui carbure à la pétanque et au petit jaune (du Ricard, pas des gamins asiatiques).

4 réflexions sur « Le Bourbon Kid »

  1. J’avoue avoir adoré le premier tome, bien aimé le second, et parce qu’on me l’avait conseillé par des gens qui adore la musique (car énormément de references musicales dans le trosieme tome), j’ai lu le troisième tome, qui ne m’a pas emballé.
    J’ai eu la bêtise d’esperer mieux dans le 4 et le 5 car je les ais lus. J’esperais retrouver ce que j’avais decouvert dans le premier opus, mais je suis trop naïf (dixit mon pseudo fb), et bon, bah c’est sûr qu’on ne rate rien à ne pas les lire.
    Pour dire, j’avais acheté serial killers avant de les avoir lus et je ne l’ai toujours pas ouvert, ayant d’autres livres qui me paraissent bien plus intéressants.

    1. Je crois qu’on est beaucoup dans ce cas-là, à avoir apprécié les deux premiers et été déçus du troisième. Pour les suivants, espoir ? naïveté ? obstination ? Ça dépend des lecteurs (et de leur quota de patience).
      ‘Fin bref, un drame comme on en voit autant à la télé qu’en littérature de série qui n’a pas su s’arrêter et qui s’est plantée faute de savoir où elle allait.

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