Le Cri

Le Cri
(Marc Falvo)

Falvo est un auteur de marque, normal vu son prénom. Avec Le Cri, il signe son roman le plus étrange, ce qui n’est pas peu dire dans son cas.

Je m’aventure dans les bouquins du père Marco en confiance. Cavaliers de l’Orage, Bloody Glove, Série “z’avez pas vu le chapeau” B, D’occase, voilà un auteur qui ne m’a jamais déçu. Confiance mais… Habitué à l’excellence, tu ouvres chaque livre avec une petite note d’appréhension. Sera-t-il à la hauteur des précédents ? En sachant que plus tu as aimé, plus ta déception t’arrachera de dents quand elle te pètera à la poire…
Bon ben à voir pour le prochain étant donné que celui-ci affiche du level. Etrange, exigeant… et bon.

Le Cri, c’est l’histoire de Paul qui vient d’emménager dans un nouvel appartement et qui y découvre lors d’une nuit d’insomnie un texte caché. A partir de là, la réalité – en tout cas la sienne – bascule.
Quelques noms s’imposent d’emblée comme David Lynch, Philip K. Dick, Stephen King et Richard Matheson. Pas de mérite à les relever, le premier apparaît en quatrième, le second dans les citations en exergue et les deux suivants au début du roman. Note que j’aurais pensé à eux de toute façon, Le Cri participe du même esprit de rupture avec le réel que les quatre gonziers. Rupture qui définit le fantastique (King, Masterton) ou la folie (Lynch). Dick aka Jo le Parano, s’il est estampillé SF, s’en sert comme prétexte à un questionnement sur la réalité et sa perception.
Sur péloche, tu penses à L’antre de la folie, Le nombre 23, Le Machiniste, D’origine inconnue… Et tu reviens à Lynch (enfin “tu”, je sais pas, mais moi oui). Le Cri est un cousin de Lost Highway, sauf qu’au lieu de grenouiller sur l’autoroute, on s’offre un huis clos. Lost Appart, si tu veux.
“Le travail de David Lynch, qui met monde quotidien et imaginaire sur le même plan, est rebelle à toute étiquette. Il développe, dans ses séries comme dans ses films, un univers surréaliste très personnel où se mêlent cinéma expérimental, cinéma de genre, arts graphiques et recherches novatrices, tant sur le plan dramaturgique que plastique (images hypnotiques, bande sonore inquiétante, goût du mystère, de la bizarrerie et de la difformité…). On note plusieurs références à la peinture.”
Tu remplaces le nom de Lynch par Falvo (dans la citation, pas sur la page de Wikipedia où je l’ai piquée, c’est pas bien de vandaliser), t’adaptes à la littérature et hop. Un inétiquetable mélangeur. Ça vaut pour les dix bouquins que j’ai lus de lui, de l’omniprésence musicale au surréalisme en passant par la confusion volontaire des genres. Ce type est fou, peut-être, talentueux, certain. Avec en plus le bon goût de ne pas fréquenter le même coiffeur que David à la houppe.

La fille de David Lynch et d’une licorne. (Quand t’as pas de transition, “oh, une licorne !”).

Dans une interview récente, Falvo a utilisé à propos de son Cri l’expression “sur le fil”. Très juste, Auguste. D’ailleurs, le roman s’appellerait ainsi que ça collerait farpaitement.
Un fil, l’histoire de Paul, qu’on va suivre en évitant la métaphore cliché d’Ariane et du labyrinthe. Fil qui se dédouble avec des histoires dans l’histoire et dont il faut démêler les nœuds because on fait la navette dans le temps, les personnages et les formes narratives. Ça a l’air décousu, mais une trame se dessine derrière ce chaos apparent.
Mais cessons là les âneries de métaphore filée tissage/littérature.

Or donc, Paul, personnage sur le fil. Une vie pas dégueu : bel appart, une copine, du pognon qui tombe tous les mois grâce au chomedu… Y a mieux mais y a pire. En même temps, le mec n’est jamais à l’aise. Ni dans son couple, ni dans ses relations aux autres (amis, voisins), ni dans le rapport qu’il entretient avec ses ambitions, ses échecs, ses velléités de ceci ou de cela. Décalé par rapport au monde et démissionnaire de la course à la vie “normale”, un type qui se laisse vivre, qui pourrait mais non.
Sur pas mal de points, Paul préfigure le personnage anonyme de D’occase. Ils ont une base commune de Champion (sic) éternel au sein du Multivers Falvo. Je me suis dit que si Paul avait concrétisé ses aspirations littéraires au lieu de quitter sa maisonnette, il serait devenu le gus de D’occase. Sauf que voilà, le Destin est comme Un K à part, il aime les bananes et glisse leurs peaux sous les arpions des uns et des autres.

Sur le fil aussi, l’ambiance, qui laisse le choix entre deux interprétations : fantastique ou folie. Un des points les plus intéressants du bouquin… et sur lequel je ne vais rien dire du tout alors que ce n’est pas l’envie qui manque. Mais si j’analyse, je spoile.
Tu peux partir sur une explication surnaturelle, ce ne sont pas les démons et baraques hantées qui manquent en littérature. Tu peux préférer une version plus rationnelle où Paul, rongé par l’ennui, la culpabilité et la fatigue du néant, pèterait des plombs qui ont pour nom stress post-traumatique, dépression, insomnies, hallucinations et trouble dissociatif de l’identité. La vraie vie de l’IRL et les pages de faits divers sont pleines de types dans son genre.
Une des grandes forces de ce roman tient dans sa capacité à jouer sur les deux tableaux. Comme Le Horla de Maupassant, fantastique… ou pas. A l’origine, Guyguy écrit Lettres d’un fou et à l’arrivée, tu peux prendre Le Horla comme une histoire de fantôme ou celle d’un type qui perd la boule.
(Perso, en me basant sur la fin du roman, je pense qu’une troisième explication est même possible. Réinterpréter tout le bouquin à la Usual Suspects d’après la dernière phrase permet d’intégrer deux détails spécifiques, dont un qui n’est jamais relevé dans le texte alors qu’il paraît évident. Je n’en dis pas plus, à chacun de voir.)

De là, Le Cri tient autant du thriller fantastique que du thriller psychologique. Le classer, on oublie l’idée… Je ne suis pas fan des classements par genre qui ferment plus d’horizons qu’ils n’en ouvrent (sauf à multiplier les sous-genres style heroic-dark-light-urban-hard-low-romantic-epic fantasy et j’ai pas fait le tour de la moitié). Thriller littéraire, dixit la quatrième, ça me va.
Même le caser en roman est limite. La forme elle-même se tient sur le fil comme le reste. D’autres textes s’enchâssent, nouvelles, coupures de presse, journal intime, scripts… Un méli-mélo qui n’a de foutraque que l’apparence. Si Falvo n’a pas inventé le concept, il en use avec maîtrise. Et il a raison : pourquoi se limiter à une seule forme ?
Et de continuer à jouer la déconstruction du roman en tripatouillant les trames temporelle et narratives (la vie de Paul, le point de vue de sa copine Samantha, les nouvelles qui te sortent du roman pour mieux t’y replonger, les sauts dans le futur par rapport au fil Paul…).
Roman-recueil-de-nouvelles, récit de folie ou fantastique, thriller psychologique, huis clos, terreur, une pointe de polar même quand Paul mène son “enquête” sur l’ancien locataire de son appart et sur l’auteur des textes qu’il découvre. Apéro, entrée, plats, dessert et café au menu.

Un Cri pas avare de garniture mais pas indigeste pour autant. Beau travail de funambule que ce livre de l’étrange qui joue sur le décalage, le crépusculaire. Un récit de l’entre-deux mais pas de l’à peu près. Parce que le risque, avec ce genre d’entreprise, c’est de perdre son fil ou son lecteur dans le nébuleux ou l’incompréhensible. A jouer les équilibristes, parfois on se casse la gueule au fin fond des abysses.
Falvo, et là je dis chapeau bas l’artiste, te garde en éveil comme l’insomnie la plus carabinée que tu puisses imaginer. La jauge “intriguant” reste bloquée au maximum du début à la fin : tu as envie de savoir. Et mine de rien, tes réflexions foisonnent à l’unisson du récit. Tu te demandes ce qui va arriver/est arrivé à Paul… Il perd la boule ? il est possédé ?… Les textes dans le texte ? Fiction ? réalité ? Qui les a écrits et pourquoi ?… Tu échafaudes des hypothèses, tu reviens dessus pour les étoffer, biffer, corriger, tu essaies de deviner la suite. En clair, ton cheminement de pensée est aussi bouillonnant que la trame du bouquin. Ça part dans tous les sens mais avec une certaine logique d’ensemble, ou disons un cadre élastique qui évite de partir n’importe comment.

Si tu aimes les films, bouquins, auteurs cités en début de chronique, tu accrocheras au Cri. Si tu es fan de Lynch, je ne prends aucun risque en prédisant que tu vas adorer. Les autres… Si tu préfères les récits linéaires… hum… peut-être que ce ne sera pas ta tasse de thé… ou peut-être que si. Comme occasion de sortir de ta zone de confort, ce roman se pose en cas d’école. Tente le coup, tu n’as pas grand-chose à perdre (à part un peu de santé mentale).

D’une photo l’autre, on a perdu l’autoroute. Je ne t’avais peut-être pas dit, mais je suis en lice pour l’Oscar de la vanne la plus nase. Oh yeah !

Bonus track

Lien de l’interview “sur le fil” par Legba, que je mets à la fin, sinon tu serais allé glander sur YouTube au lieu de finir ta lecture.
Falvo y annonce la sortie de son prochain roman pour mai (Terreur Terminus, un Slash chez L’Atelier Mosésu). Joie ! Et la sortie de la saison 2 de Série Ba priori cet automne”. Orgasme !… Sans précision d’éditeur, je suppose qu’il s’agit toujours de Fleur Sauvage.
Encore faut-il que la fleur ne fane pas avant. Si tu n’es pas trop pris par les vacances de printemps, les élections ou la recherche de textes cachés dans ta salle de bains, n’hésite pas à mettre un petit quelque chose dans la cagnotte Ulule. Tu le fais pour Fleur Sauvage, pour Falvo, pour les autres auteurs de la maison, pour moi (ben oui, Série B, j’y tiens), pour toi ou pour ton chien, y a pas de petites ou grandes raisons, de bonnes ou de mauvaises. En te remerciant, bonne lecture et bon cri.

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