Le Carnaval aux Corbeaux

Le Nibelung
T.1 Le Carnaval aux Corbeaux
(Anthelme Hauchecorne)

Qu’un bibliothécaire anthropoïde te le catapulte en pleine poire ou que tu le sortes toi-même, peinard, du rayonnage, la première chose qui te frappe avec Le Carnaval aux Corbeaux, c’est sa couverture cartonnée rigide. Elle donne à l’ouvrage un côté manuel de jeu de rôle, ambiance mi-Hurlements mi-GURPS Horror. Dedans – parce qu’il faut bien s’arracher à la contemplation et l’ouvrir à un moment, le bouquin – même constat : un soin particulier apporté à la mise en page, au design, aux illustrations (Loïc Canavaggia et Mathieu Coudray).
Le Carnaval aux Corbeaux a de la gueule !

Son ramage se rapporte-t-il à son plumage ?…
Hollywood nous a appris qu’un joli bidule est souvent synonyme de scénar famélique, personnages lambda, festival de clichés. De la “grosse daube” comme on dit en langage technique de cinéphile.
Avec Hauchecorne aux commandes, on part confiant. Le gars a prouvé depuis belle lurette qu’il n’avait rien d’un bras cassé ni même d’un bras cogné. Quand tu seras remis de ce calembour affligeant, jette un œil à Baroque’n’Roll, Punk’s Not Dead et Journal d’un marchand de rêves, un tiercé de chroniques qui devrait te convaincre.

D’ordinaire, le jeunesse n’est pas ma tasse de thé – je suis plutôt café de toute façon – moitié parce que j’ai passé l’âge, moitié parce que la plupart de la production tient de la “grosse daube” comme on dit en langage technique de bibliophile. Style scolaire, avalanche d’adverbes en -ment, de verbes introducteurs et de formules toutes faites, vocabulaire d’une pauvreté abyssale, compilation de clichés, histoires mille fois lues… hémorragies oculaires… Pitoyable et consternant…
Petites gens de plume, je vous demande de vous arrêter. Cessez de croire qu’il s’agit d’une littérature facile, de celle qu’on pond par-dessus la jambe. Tout le contraire ! Faut se montrer à la fois accessible et intelligent, tirer les jeunes lecteurs vers le haut en leur apportant un peu plus qu’une historiette à deux ronds cinquante. En matière d’exemple à suivre, je te renvoie à Créature du miroir de Jess Kaan.
Hauchecorne, même combat que Kaan. Non, pas diriger l’empire mongol, ça c’est Gengis. Je te parle d’assurer le taf d’auteur en pro plutôt qu’en dilettante.

Le premier chapitre du Carnaval aux Corbeaux est une leçon d’écriture comme on en voit peu. En une petite quinzaine de pages, Anthelme pose TOUT. L’efficacité à l’état pur, l’élégance en plus.
L’exergue s’adresse aux “garnements petits et grands”, le texte propose deux grilles de lecture. Check. Un gamin lira un conte macabre au premier degré, un adulte verra au-delà de la fable les références et clins d’œil. Et si tu ne disposes pas d’une culture encyclopédique sur les mythes germano-scandinaves ou l’imaginaire funèbre, pas grave, le récit se suffit à lui-même, tu comprendras quand même.
Dans ce premier chapitre, décor, contexte, ambiance, enjeux, personnages, il ne manque rien. Sans tartiner 12000 paragraphes pour chaque, sans précipitation non plus. Un modèle du genre.

On suit pour l’essentiel la trajectoire de deux gamins aux patronymes éloquents : Ludwig Poe et Gabriel Grimm. Filiation évidente qui positionne Le Carnaval aux Corbeaux en conte (Grimm) macabre (Poe, lequel s’y connaissait en corbeau soit dit en passant). Le décor et l’ambiance, rehaussés d’une touche d’humour noir, évoquent l’univers burtonien (Beetlejuice, L’étrange Noël de Monsieur Jack, presque toute la filmo du bonhomme à vrai dire). Au fur et à mesure que les pages défilent, tu penses assez vite à quantité de références soit parce qu’elles imprègnent le texte soit par association d’idées, de La famille Addams à la Sanssaint de WoW en passant par Fréquence interdite, Freaks, Baudelaire ou encore Fritz Lang. Et bien sûr L’Or du Rhin, opéra de Richard Wagner à ne pas confondre avec Le rein de Laure, une sombre histoire de trafic d’organes. Le cycle s’intitule Le Nibelung, on ne s’étonnera donc pas d’y croiser de l’or maudit, un nain prénommé Alberich et moult éléments issus du Nibelungenlied.
Bon là, je te cite des titres à la pelle en mode catalogue des vaisseaux, le roman les amène avec davantage de subtilité. Hauchecorne distille, il s’inspire certes mais surtout réinvente. Pas juste je pique un truc là, un autre ici, je rapièce à l’arrache et hop un livre. Non, à l’instar des œuvres mentionnées, il part d’un vieux substrat funèbre et quand je dis vieux, c’est vieux de chez vieux : la danse macabre remonte au Moyen Age, certains éléments de mythologie celtique ou germanique liées aux morts accusent dans les vingt, vingt-cinq siècles. Là-dessus, il bâtit son propre monde, à la fois indépendant parce qu’il n’a pas d’équivalent et raccordé à d’autres via des passerelles culturelles parce qu’il n’existe pas d’univers imaginaire autarcique.
A l’arrivée, on obtient un conte gothique, grotesque et macabre de dark fantasy, un cauchemar pour les libraires parce que l’intitulé de douze kilomètres de long ne tient pas sur leurs petites étiquettes.

Alors jeunesse oui et non, tu l’auras compris. Un gamin ou un adulte ne liront pas le même livre avec ce Carnaval. Sauf si ton gosse est une aberration dans mon genre, une tronche qui lit des encyclopédies en primaire quand ses camarades en sont encore à Oui-Oui…
‘Fin bref, on parle ici de jeunesse mature et intelligent. Il y a du conte, de la quête, du récit initiatique, les trucs de gosse quoi. Il y a aussi l’obscurité, la noirceur, les ténèbres (l’énumération a l’air redondante mais non, ces trois termes ne sont pas synonymes). Du costaud comme dans le bouquin de Kaan dont je causais plus haut. Jeunesse ne rime pas forcément avec Disney-gaga-Bisounours. Raison pour laquelle Créature du miroir et Le Carnaval aux Corbeaux débordent leur cœur de cible.
Autre point commun entre les deux, un style. Très différent de l’un à l’autre mais avec une même démarche de recherche et de travail sur le phrasé.
Hauchecorne est un K à p… – ah non, ça c’est moi – un cas à part. Il parvient à utiliser des tournures très ciselées, parfois archaïques, avec une certaine préciosité dans le choix du vocabulaire et de la construction… sans pour autant donner l’impression de jouer au littéraire. Tu sais, ce côté m’as-tu vu “j’ai des lettres et je te les balance dans la margoulette” ? Chez certains auteurs, ça puerait la prétention, le style vieillot, poussiéreux et plus ampoulé qu’une rampe de spots. Hauchecorne, non. Je ne sais pas si ça vient de son prénom tout droit sorti du Moyen Age (dit le gars qui possède aussi un prénom d’origine germanique attesté depuis au moins douze siècles – pas la peine de compter sur tes doigts, le résultat, c’est Moyen Age itou). Toujours est-il que chez lui, ce style coule avec fluidité et élégance. Pourquoi ? Parce qu’il jongle entre Anciens et Modernes.
Là où d’autres en sont restés à écrire des romans basés sur le style architectural du même nom – massif, trapu, bas de plafond et moche – Hauchecorne te bâtit un récit ample, aéré, élancé, un monument de finesse : du gothique. Voire du baroque (‘n roll).

De la belle ouvrage dans un bel ouvrage. Le Carnaval aux Corbeaux réussit un beau coup double en matière de conte moderne, capable de séduire les amateurs de frisson de tout âge. Solidement référencé et inventif à la fois, il prolonge la veine macabre dans laquelle il s’inscrit. En prime, une très belle plume, logique pour une histoire de corbeaux.
Si tu cherchais une lecture de circonstance à l’approche de Samhain, ta quête s’achève ici : tu viens de la trouver.

Totentanz, concert d’AC/DC circa 1723.

4 pensées sur “Le Carnaval aux Corbeaux”

  1. Une lecture pour Halloween à venir (enfin j’espère, ça devait être déjà le cas l’an dernier…).
    Tu vas aller voir l’auteur aux Halliennales pour aller en parler ? 🙂

    1. Si tu ne le lis pas pour Halloween, tu peux te rattraper dans 6 mois pour Walpurgis (nuit du 30 avril au 1er mai).
      Anthelme figure sur ma liste des immanquables aux Halliennales. Pas impossible qu’on se croise la veille s’il participe aux festivités pré-salon. Dans un cas comme dans l’autre, ça promet de très intéressantes discussions.

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