La Prophétie des Andes

La Prophétie des Andes
(James Redfield)

prophetie-andes“La merde a de l’avenir. Vous verrez qu’un jour on en fera des discours.” (Louis-Ferdinand Céline)
On en fait des livres aussi, ce qui m’amène à conclure dès l’introduction : La Prophétie des Andes est une bouse.

J’ai bien failli ne pas chroniquer cet étron. Sa lecture, ô combien pénible, fut une belle perte de temps et je ne me voyais pas remettre le couvercle à blablater dessus. Il y eut un soir, il y eut un matin, et je me suis dit que si un bouquin méritait de se faire chier dessus, y avait pas de raison que je me retienne. J’ai déjà les yeux qui saignent, autant m’épargner l’occlusion intestinale.

Cette ignominie est née sous la plume (sic) de l’Américain James Redfield en 1993. En France, on le trouve édité chez J’ai Lu, qu’on ne peut blâmer d’avoir voulu sa part d’un copieux gâteau de plusieurs millions d’exemplaires.
De quoi z’y[1] est-il question ? Un manuscrit vieux de 2600 ans, rédigé en araméen, a été découvert au Pérou sur un site maya… Et euh hein ? Des Mayas au Pérou… et pourquoi pas des Wisigoths au Sénégal ?… Quant à l’araméen, aux dernières nouvelles, son aire de diffusion s’étendait au Moyen-Orient.
Le pire, c’est que ce foutoir se tient dans l’optique du bouquin. Pas pour des raisons diégétiques, entendons-nous bien, rien dans l’univers du livre ne justifie de telles aberrations. N’attendez pas une aventure dans un monde parallèle où des Perses auraient traversé l’Atlantique sur leurs fidèles drakkars.[2]
Non, ça se tient, parce que ce manuscrit secret renferme des prophéties secrètes – mais que tous les personnages du bouquin connaissent, bonjour le secret –, qui ratissent large, très large. Taoïsme, bouddhisme, synchronicité jungienne, foutaises new-age, poudre de perlimpinpin, tout y passe du plus sérieux au grand nawak. Une occasion de caser ces mots qui envoient du rêve devant un plateau de Scrabble : embrouillamini, palimpseste, salmigondis… L’immonde tambouille se veut ésotérique et mystique, se révèle brouet brouillon. De la soupe au caca, dirait ma fille de 3 ans si j’en avais une.
Donc les Mayas, c’est très bien. Mayas = pyramides = Egypte (= Aliens) = Méditerranée = Rome = christianisme = Europe = Grandes Découvertes = route de l’Inde = Asie = philosophies orientales = tu peux continuer l’équation à l’infini pour arriver à une universalité du tout sur la base de rien. Et l’araméen, c’est la langue du Christ, autant dire du pain béni (ah, ah) quand tu veux te la jouer prophète à la petite semaine.

Le héros, Pépito Micolason[3], “s’envole pour le Pérou à la recherche du mystérieux grimoire, objet de toutes les convoitises, qui va transformer sa vie. Commence alors une aventure magique et enchanteresse, une dangereuse initiation: une quête en neuf étapes qui le mène du sommet des Andes au cœur de la forêt amazonienne sur la voie des révélations de la vie. Quand, au terme de son périple, le héros découvre le vrai sens de son existence, c’est notre propre quête qui débute.” Dixit la quatrième de couverture, pas avare de formules clichés.
En guise d’aventure, une histoire imaginée par un gosse de huit ans et rédigée par sa petite sœur. Le découpage, accroche-toi à tes bretelles : 9 révélations, soit 9 chapitres, sur le mode 1 rencontre = 1 révélation. Une telle audace structurelle m’a coupé les guibolles, je dois bien l’avouer.
Côté style, on se situe quelque part entre Twilight et 50 Nuances de gris, soit le degré zéro de l’écriture (pour ceux qui ne capteraient pas la référence à Roland Barthes, ce niveau correspond à un cancre de 6e).
Je ne vois rien à dire sur le héros, insipide, inintéressant, aussi consistant qu’un résidu de gastro. Les autres personnages sont “à lavement”[4] : unidimensionnels, prévisibles, aussi épais qu’un poncif sur du papier à cigarette (guère épais, pour paraphraser Tolstoï).

Parlons maintenant des prophéties. Pas de quoi rester sur le cul. Chaque fois qu’un gus crache sa pastille et “révèle” un Grand Secret de la Vie, on s’effondre de consternation. Pas une de ces révélations édifiantes qui n’ait déjà été énoncée il y a des brouettes de siècles par tel courant philosophique, telle école de pensée, telle religion… Rien de nouveau sous le soleil des Andes.
D’un point de vue romanesque, y a donc de quoi se marrer quand les méchants – l’Eglise catholique et les services secrets péruviens, ze lol combo – s’agitent pour empêcher la diffusion du manuscrit. Lao Tseu, Bouddha, Confucius, Jung, Hegel, Jésus et d’autres ont déjà tout balancé depuis belle lurette, il est un peu tard pour s’inquiéter. Mais bon, fallait des méchants au cahier des charges.
Deuzio, on se bidonne, c’est nerveux on n’y peut rien, devant ces formidables enseignements. Le monde est plein de coïncidences, l’univers est énergie, l’amour c’est tout mimi, et je reprendrais bien un rail de poudre de licorne. Des idées simplistes, sans un pet de profiondeur[5], résumées en formules clichés, slogans mille fois rabâchés dans les séminaires de développement personnel. En comparaison, la philosophie des Bisounours passerait pour abstruse (un mot compliqué pour dire que c’est compliqué).

Comme annoncé par la quatrième, une fois au bout de nos peines, le roman finit en couille, ou en eau de boudin pour ceux qui détestent les grossièretés. Quand “le vrai sens de son existence, c’est notre propre quête qui débute”, façon détournée de jouer sur une fin plus ouverte que la foune d’une actrice porno, façon polie de dire que l’auteur n’a pas su conclure son bouquin.
Notez que Redfield a su tirer parti de cette fin glaireuse. Suite au succès de son bronze, il en a pondu d’autres, amenant le nombre de prophéties à douze ! Mais attention, fini le tarif de gros : le rythme passe à une prophétie par volume. Sans parler de quelques ouvrages écrits “en collaboration avec” (donc probablement rédigé par un nègre littéraire, selon la définition que les éditeurs ont d’une “collaboration”). Et même une adaptation au cinéma de La Prophétie des Andes, que je n’ai pas vue et que je ne verrai jamais. J’ai assez donné, merci.

Si tu veux lire un bon roman philosophique, épargne-toi cette purge. Va chercher bonheur dans le Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes de Robert M. Pirsig. Faudra que je le relise à l’occasion pour le chroniquer, parce que là, d’accord. Mais cette bouse des Andes…

[1] Ça, c’est une liaison dangereuse.
[2] Pas la peine de gueuler ! Au point où en est, si je veux coller des Perses sur des drakkars ou des Huns avec une plume dans l’oignon, je vais pas me gêner.
[3] Pour des raisons de décence, le nom a été modifié.
[4] C’est comme à l’avenant mais par voie rectale.
[5] A l’origine, c’était une faute de frappe, mon doigt a ripé sur le o et le i. Je l’ai laissée, j’aime bien.

3 pensées sur “La Prophétie des Andes”

  1. Hello!
    Ta chronique m’a bien fait rire. Ca fait dix ans que l’on m’a offert ce livre et je n’ai jamais pu me résoudre à le lire. Grâce à toi, j’ai compris pourquoi. Tes connaissances littéraires et ton humour sont stupéfiants. Ta façon de t’exprimer me fait penser à celle de Durendal, qui dit ce qu’il a à dire un point c’est tout.
    Au plaisir de te relire 😉

    1. Ah oui, le fameux Durendal. En général, je suis en désaccord avec les trois quarts de son propos (pour les vlogs en tout cas). Cela dit, j’aime bien dans sa démarche le choix du parti pris, du contrepied, de la mauvaise foi assumée.

      1. Oui, c’est ce que j’aime aussi chez le personnage. Même quand je ne partage pas son avis, j’apprécie qu’il ait le courage de défendre ses opinions, d’expliquer à chaque fois son point de vue et qu’il soit capable de se moquer de lui même parfois.

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