La Nuit des Cannibales

La Nuit des Cannibales
(Gabriel Katz)

Quand j’ai vu la couverture de La Nuit des Cannibales, je me suis dit que la lueur diffuse autour du titre aurait gagné à être affinée. Augmenter la taille, baisser l’opacité, l’évidence même. J’ai quand même acheté le bouquin parce qu’on m’avait dit qu’il était bien. Le conseil venant de quelqu’un qui ne raconte pas que des conneries, why not? comme on dit dans la langue de Goethe (ou Cervantes, j’ai un doute).

Je confirme. C’est un bon roman, c’est une bonne histoire. Avec sur la couv’, du brouillard comme dans la chanson, et en-dedans une romance d’aujourd’hui. Romance qui ne constitue pas le cœur de l’histoire, loin de là, je précise pour les allergiques aux amourettes.
The Night of the Cannibals Lecteurs t’embarque dans le genre fantastique mâtiné de pas mal d’action, gunfights à la John Woo et bastons à la Matrix. Une espèce de Highlander sans kilt et sans sabre, avec du quickening moins tape-à-l’œil mais plus efficace (parce que si tu regardes bien Highlander, l’Immortel qui absorbe la puissance du vaincu n’est pas plus fort après, sinon Duncan McLeod pulvériserait ses ennemis en leur soufflant dessus vu le nombre de gus qu’il dégomme dans la série).
Die Nacht von der Kannibalen (en bon allemand dans le texte), soyons honnête, je ne l’aurais pas lu si un certain “on” ne m’en avait pas dit du bien. La quatrième, peu diserte, encombrée d’une citation deux fois trop longue, ne rebute ni ne fait envie. On la lit, on n’est pas plus avancé ni intrigué. Plus neutre tu meurs. Le titre, lui, laisse présager un douze millième déferlement de zombies areuh areuh manger cerveaux. Le truc qui me donne envie de fuir à tout berzingue (réflexe salvateur en cas de vraie invasion de zombies, notez-le dans un coin).

Et pourtant ! La Notte dei Cannibali-balodanssonberceau a été une agréable surprise. Pété de rire du début à la fin, enfin surtout le premier tiers pendant lequel le Maxime de la quatrième découvre qu’il n’est plus dans son corps d’adulte mais dans celui d’un ado… obligé de vivre comme tel pour donner le change. Déjà, cette inversion change du monde des adultes vu à travers les yeux d’un gamin. Le Tambour de Günter Grass a fait le tour de la question il y a soixante ans, donc ça va hein. Ensuite, le récit est plus intéressant qu’une bête observation des ados par un adulte : là, le grand doit vivre la vie des petits.
Je ne m’étais pas autant marré depuis un bail avec un bouquin qui à la base ne relève pas du registre comique ou parodique. Ici l’humour tient, on s’en doute, au décalage adulte/ado. Le mec installé dans sa vie qui se retrouve du jour au lendemain inféodé à d’autres (parents, institution scolaire). Des pairs immatures, avec des standards et des préoccupations à mille années-lumière des siens. Bref, le jour et la nuit (des Cannibales). Mais bon, c’est pas le tout de donner dans le choc des civilisations, encore faut-il faire mouche. Et là-dessus, Gabriel Katz – cousin des célèbres Felix et Fritz – excelle mieux qu’un tableur. Le sens du détail et de la formule qui tuent, mélange d’observations pleines de bon sens et de vannes à deux balles.
“Ça existe encore, la flûte à bec ?
Trois générations après moi, on force encore les gamins à souffler – faux – Jeux interdits dans une flûte en plastique… Comme quoi c’est pas demain qu’ils réformeront l’Education nationale.”
Humour, cynisme, réflexions caustiques, le tout emballé dans un style estampillé punchlines des années 80. Percutant, tordant, bien écrit.

Côté intrigue, La Noche del Cannibales carbure à un bon rythme. Y a de l’action mais pas en mode tourbillon ininterrompu qui ne rime à rien. Certains chapitres savent se poser pour apporter au calme les explications sur les Cannibales et leur fameuse partie nocturne.
Seul regret, certaines pistes évoquées mais pas creusées plus que ça (les archives sur les Cannibales, la prophétie), qui auraient permis d’étoffer le background. Cela dit, rien de rédhibitoire ni d’illogique. Le personnage principal, Maxime pour ceux qui n’auraient pas suivi, est un type du hic et nunc issu du monde de la mode, pas un rat de bibliothèque. En plus, des gonzes le coursent pour le buter, autant dire que la survie et la contre-attaque passent avant les recherches érudites.
A l’arrivée, si le roman n’appelle surtout pas une suite directe avec le même protagoniste, son univers, lui, pourrait servir de cadre à plusieurs histoires développant des points esquissés (recueil de nouvelles ou série de romans dans le même esprit que les Chroniques des Vampires d’Anne Rice centrées sur tel ou tel personnage).

Rigolo, péchu, mais pas que. De nacht van de kannibalen s’intéresse à la thématique du savoir au sens large, de la connaissance théorique aux compétences pratiques. Un concept qu’on te vend comme éminemment sain, porteur de grandeur, de noblesse, d’ouverture et toutes les conneries humanistes habituelles. L’expérience l’a prouvé, le savoir c’est aussi le pouvoir. Si tu sais fabriquer une bombe atomique, tu as quand même un gros avantage stratégique sur celui qui en est encore à la bombinette classique (cas du Japon en 1945).
Les protagonistes d’El noche delle Cannibaleros appréhendent le savoir sous un angle très vingtetunièmesiécliste (faut que j’arrête d’inventer des mots et des langues…). Pourquoi passer des plombes à apprendre le piano quand tu peux devenir virtuose en dix secondes sans effort ou à peu près ? Tout, tout de suite. Et le piano, Chopin, pour le coup, pas question de savoir en jouer pour la beauté de la musique. Enfin, si, d’une certaine façon, mais avec des visées de propriétaire. Posséder la beauté en question, la contrôler, prendre par son biais l’ascendant sur les autres. Comme certaines collections d’art qui relèvent moins du goût esthétique que du placement patrimonial. Pas “j’aime Van Gogh” mais “j’ai un Van Gogh”. Signe ostentatoire de richesse et de réussite (sic) que tu balances à la gueule de ceux qui ne sont rien. Parce qu’en dessous d’un Picasso, tu es une merde qui a raté sa vie, c’est bien connu.
Accumuler connaissances et savoir-faire permet ici de s’améliorer sur un plan 100% pragmatique en régressant d’autant sur le plan humain. Paraître, thésaurisation, puissance, pouvoir, le savoir ressemble beaucoup à du pognon. Une marchandise comme une autre, et tant pis s’il faut écraser des gens pour en gratter toujours plus.

A propos de gratter, quelques coups de burin ne seraient pas de trop pour gommer les coquilles qui parsèment l’ouvrage. En lisant Euch’nuit d’chés cannibales, j’ai pris trois lignes de notes. “Ce livre a-t-il été corrigé ?” Voilà pour la troisième, je me cite. La question mérite d’être posée vu le nombre pharaonique de coquilles ! (Idem vu le nombre croissant de bouquins où l’étape correction semble avoir été zappée, la grande mode depuis une paire d’années…)
Rien que dans les dialogues, d’où sortent les virgules fantaisistes entre les verbes introducteurs et les points de suspension, d’interrogation ou d’exclamation ? Et pensez à vérifier l’encodage de la version filée à l’imprimeur, un paquet de tirets cadratins ont disparu en route.
— Où as-tu appris à corriger ? demandai-je sans coller de virgule fautive.
— Dans ton cul !, répliqua le correcteur qui portait si mal son nom en virgulant n’importe comment.
— Merci, j’avais bien compris que ce n’était pas à l’école… conclus-je ce dialogue consternant – because trop de verbes introducteurs. Et tu me feras le plaisir de virer cette chiure rouge.
Je ne vais pas tout lister, ça n’aurait pas grand sens. Mais sans blague, c’est pas du boulot ou alors de gougnafier. Le travail éditorial n’est pas une option mais une nécessité, que ce soit par respect pour le lecteur ou l’auteur, ou même vis-à-vis de la crédibilité de l’éditeur lui-même. Moins de coquilles, tout le monde sera gagnant.
Seul vrai défaut du bouquin, de taille parce qu’on ne parle pas de deux-trois fautes rescapées, et c’est dommage pour un texte de cette qualité.

La Nuit des Cannibales, bon roman et bonne nuit. On le lit d’une traite grâce à son ton mordant et ses idées malignes. Inventif et drôle, pas prise de tête mais pas décérébré, un texte à la fois divertissant et intelligent qui m’a donné envie de jeter un œil (deux même, je ne suis pas borgne) au reste de la production katzienne. Rendez-vous aux Halliennales le 7 octobre prochain, à voir si on reste dans les dédicaces phalloptérographes ou pas (souviens-toi l’été dernier à Envie de Livres…).

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