La mort volontaire au Japon

La mort volontaire au Japon
(Maurice Pinguet)

Dans la série “les ouvrages pas simples à chroniquer”, La mort volontaire au Japon se pose comme un cas d’école. Pas tant pour la difficulté du texte ou de son thème (le suicide), mais à cause du rapport très subjectif que j’entretiens avec ce bouquin.
Des livres qui m’ont marqué, donné à réfléchir, voire ont pesé sur ma façon de pensée au point de la modifier, il y en a un certain nombre. Celui-ci a carrément changé le cours de ma vie. Rien que ça.

Je ne vais pas m’embarquer dans le récit détaillé d’un 3615 MaVie qui n’intéressera personne. Pour ceux qui savent déjà, ça ferait redite. Les autres, ça ne les regarde pas (le mot important dans “vie privée” n’est pas le premier).
Alors les grandes lignes quand même, histoire que chacun comprenne l’importance de ce bouquin pour bibi.
J’ai découvert ce livre par hasard il y a vingt ans (et demi). Fin 1996. Etudiant, j’effectuais des recherches je glandais parmi les rayonnages de la bibliothèque de mon UFR. La période n’étant pas trop joviale dans ma tête, le titre sur la tranche m’a interpellé. Je l’ai emprunté, lu, rendu, acheté, relu et gardé (ben oui, c’était mon mien à moi, d’exemplaire).
L’essai était (et est toujours) excellent en soi, j’y reviendrai. Il m’a surtout donné envie d’approfondir le sujet Japon. Depuis, c’est resté. Vingt ans que ça dure et “c’est pas fini” comme dirait la pub. J’ai potassé je ne sais combien de dizaines (centaines ?) d’ouvrages, appris la langue, croisé d’autres passionné(e)s, rencontré des expats japonais… Je suis parti grenouiller là-bas au bout du monde, parce que la théorie c’est bien mais la pratique c’est mieux. Il y a eu des impacts à tous les niveaux, culture, taf, couple, arts martiaux (sabre et arc), tatouages aussi (c’est pas comme si j’avais tout le corps encré le thème nippon).
Je serais curieux de savoir quel a été le cours de ma vie dans les univers parallèles où je n’ai pas lu La mort volontaire au Japon… Toujours est-il que dans ce monde-ci, ce livre représente une étape majeure, à la fois tournant et point de départ.
Accessoirement (sic), en ouvrant une porte sur l’étude de la culture japonaise, donc un dérivatif à mes idées noires de l’époque, ce bouquin m’a sauvé la vie. Un comble vu qu’il traite du suicide…

A voir, l’excellent “Harakiri” (“Seppuku” en VO) de Kobayashi Masaki (1962).

Que dire de plus que la quatrième qui annonce tout ce qu’il y a  savoir ?…
La mort volontaire au Japon est un essai qui traite du suicide au Pays du Soleil Levant (paraphrase inside). Essai universitaire, exhaustif sur le sujet, très référencé… ardu, il faut le dire, mais d’une qualité exceptionnelle, à la fois très pertinent et très bien écrit.
Pinguet dresse un portrait complet de la culture japonaise du suicide mais pas que. A travers son thème, c’est toute l’histoire du Japon et la mentalité des Japonais qu’il passe en revue.
Partant d’un constat établi dans les années 70 et le début des années 80 (et cassant au passage l’idée fausse que le Japon serait le recordman du taux de suicide), Pinguet remonte ensuite très haut dans l’histoire jusqu’aux premières traces connues de la pratique de la mort volontaire. Là-dessus, il déroule son exposé sur une dizaine de chapitres pour le clôturer sur l’acte haut en couleur de Mishima en 1970.
300 pages bien tassées (380 avec le glossaire bienvenu et les notes) d’une pensée vive et riche, avec beaucoup d’érudition dedans mais toujours pleine d’à-propos. On tient là le mètre-étalon dans la catégorie “rien à jeter”.
L’ouvrage touche à tous les domaines et s’appuie sur la plus grande variété de sources. Anthropologie, histoire des mentalités, statistique, philosophie… épopée, poésie, textes de lois, codes de samouraïs… Tout y passe avec une extrême rigueur dans la méthode comme le propos.
Au-delà de la conception et des pratiques du suicide, ainsi que leur évolution, Pinguet développe une quantité pharaonique de points reliés à son sujet, comme autant de portes ouvertes sur la civilisation nippone. Philosophie de la vie, regard sur la mort, religion, société, rapport à la famille et au pouvoir, amour et psychologie des sentiments… Autant de clés aussi pour comprendre la société japonaise actuelle qui n’est pas née d’hier et conserve à plus ou moins haut degré des marqueurs sociétaux très anciens (tout ce qui relève de la hiérarchie, de la honte, de la faute, de la responsabilité, etc.).
En sortant de ce périple, le lecteur connaît, tous domaines confondus, les grandes lignes du Japon depuis l’aube de son histoire.

Une somme donc sur la mentalité japonaise d’hier et, en filigrane, d’aujourd’hui (même si elle a encore évolué depuis, l’ouvrage étant sorti en 1984).
Au passage, Pinguet offre aussi une intéressante analyse interculturelle sur les points de convergence et de divergence avec les sociétés occidentales. Le premier chapitre s’ouvre sur la mort de Caton, un harakiri pas très japonais et franchement romain. Le genre de démarrage qui pose le débat. On trouve dans ces pages pas mal de choses à méditer sur nos propres mentalités, c’est un des grands intérêts de cet essai.
Livre vivant en dépit d’un thème qui ne respire pas la joie, La mort volontaire au Japon est à mes yeux LE livre incontournable pour les amateurs de culture japonaise ou pour ceux qui veulent la découvrir.

(Article dédié à Yumiko, Ayami et Jérémie.)

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