La librairie Meura

Il y a une paire de jours, j’apprends que la librairie Meura à Lille lance un Ulule pour sa rénovation générale.
Meura…
Ce nom, c’est comme la madeleine à Marcel, un voyage au pays du souvenir.

J’ai découvert… enfin découvert… depuis 1946, on ne m’avait pas attendu, mais passons. J’y ai mis le pied pour la première fois en 1994 en débarquant à Lille. Une institution pour l’étudiant, une référence, un incontournable. Nos profs n’avaient que ce nom à la bouche. A raison.

Quand tu rentrais là-dedans, tu tombais dans une espèce de stase temporelle. Tu vois la photo au-dessus, elle date de je ne sais pas quand. Années 50 sans doute. Bon ben dans les années 90, la devanture était peu ou prou la même. Pas un anachronisme juste un lieu qui semblait hors du temps (vive le cliché…), achronique, si tu préfères.
Un carrelage inégal… des milliers de bouquins dans tous les sens… rangés en rayon, posés en piles de partout… un vague classement auquel on ne bitait rien… Il en grimpait jusqu’au plafond. Pour te dire, y avait même une échelle pour attraper ceux du haut, le truc que tu ne vois qu’à la télé dans les bibliothèques de manoirs. En clair, si tu cherchais un titre précis, tu pouvais y passer la journée.
Pour te guider, Meura. Une légende. Le gars qui reste dans ma mémoire comme LE libraire.

Tu lui demandais n’importe quoi, il l’avait, même les titres les plus improbables. A croire que ses quelques mètres carrés de magasin n’obéissaient pas aux lois de la physique et contenaient tous les ouvrages de la Création… Au pire, il pouvait le commander et tu n’avais pas à attendre 107 ans que ça arrive.
Il se retrouvait dans son fatras que c’en était phénoménal. Tu voulais un livre, il allait vers une pile. Volume du dessus, rien à voir avec ce que tu cherchais, tu te disais qu’il allait falloir poireauter vingt minutes le temps qu’il farfouille parmi tous les volumes. Non, il coupait la pile comme un bête jeu de cartes et hop le bon bouquin. Un vrai magicien, le genre à sortir un Gaffiot de derrière ton oreille comme d’autres l’auraient fait avec une pièce de cinq francs.
Une fois, je me suis pointé juste avant les grandes vacances. Travaux en prévision, les trois quarts du stock empaquetés. Des cartons par dizaines, pas trop le moment, quoi. A tout hasard, j’ai balancé le titre. Il a regardé ses montagnes de cartons comme un Terminator scannant un bâtiment, en a ouvert un, sorti cinq bouquins et pouf m’a tendu celui que j’étais venu chercher.
Tu demandais un Que sais-je ? il te sortait de tête le numéro. Y en a des centaines… Allant jusqu’à s’excuser : “je vous ai dit que c’était le 1386 mais en fait c’est le 1384”. On a vu erreur plus impardonnable.
Et comme ça pour tout. Le gars fonctionnait au papier, au crayon, à la calculette et à la mémoire. Il connaissait l’éditeur pour chaque titre, le prix à une paire de francs près et la totalité des bibliographies de chaque programme dans toutes les disciplines universitaires et pour tous les concours (prépa, CAPES, agreg…). Capable aussi de te corriger quand tu te plantais dans le titre, l’auteur ou l’éditeur, de te conseiller tel ou tel manuel complémentaire, de compléter ta liste de courses s’il manquait un ouvrage de base (l’étudiant est parfois tête en l’air).
Electre faite homme.
Là, je te parle université, mais la librairie ne s’y limitait pas. J’y ai acheté des dizaines de bouquins, les deux tiers n’ayant rien à voir avec mes études. A force d’y traîner, de voir des titres qui piquent la curiosité, je me suis ouvert à x auteurs, disciplines, centres d’intérêt… Le bon plan pour éviter de s’enfermer dans une spécialité ultra pointue. Un sacré pan de mon parcours de lecteur : je dois beaucoup à cette librairie.

Ça fait quelques années que je n’ai pas remis les pieds là-bas… En même temps, ça fait quelques années que j’ai déménagé de Lille, ceci explique sans doute cela.
Entre-temps, la librairie a été reprise. Je ne sais pas ce que donne la nouvelle mouture. D’après mon réseau d’informateurs, la librairie a su à la fois évoluer et rester la digne héritière de son histoire. Le nom a survécu ainsi que la philosophie des lieux, il y flotte encore ce parfum old school avec du XXIe siècle autour.
Le jour où j’ai l’occasion de passer sur Lille, j’irai y faire un saut, entre pèlerinage et redécouverte.

Si tu veux découvrir ce lieu à part : 25, rue de Valmy 59000 Lille.
Si tu souhaites te délester de quelques euros pour la rénovation : Ulule.
La librairie dispose aussi d’un site et d’une page Facebook.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *