La Lettre de Dunkerque

La Lettre de Dunkerque
(Ludovic Bertin)

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“Cheveux mi-longs, rouflaquettes fournies, larges montures aux verres fumés, chemise colorée et jean pattes d’éléphant, il dénotait parmi ces clones encostumés, en était conscient et, d’une certaine manière, fier.”

Paru en 2012 chez Ravet-Anceau, La Lettre de Dunkerque est un polar où il est question de Dunkerque (on l’aura deviné), de 1976, de peine de mort et d’erreur judiciaire.
A sa sortie, l’auteur m’avait demandé un retour de lecture et frétillait de trouille dans son slip. Je le cite : “j’en tremble d’avance”. A quoi, j’avais répondu, en grand maniaque luchinien de la citation, “tu trembles, carcasse, blablabli blablabla”.
En pleine séance spéléo dans mes archives épistolaires, je suis retombé sur notre correspondance de l’époque. La fiche de lecture originale comptait 6 pages A4 bien tassées – j’écris petit –, j’en livre ici une version expurgée des digressions dont je suis coutumier ainsi que des spoils sur l’intrigue et son dénouement (mademoiselle Rose-clé anglaise-salle à manger).
Avec l’aimable autorisation de l’auteur, vu qu’il s’agissait à la base d’un échange privé, manière d’éviter les embrouilles…

Or donc…

Pré en bulles
Qu’ai-je pensé de La Lettre de Dunkerque ? Zat is ze quouechtieune, disait un célèbre Anglois. Comme j’ai passé l’âge des plans en 3 parties, 3 sous-parties et tout le tintouin, je te livre une critique en kit. Mon avis et en prime une séance bricolage, tu feras d’une pierre deux coups, Bertin.

L’avis des douze Césars
“Passionné par l’œuvre de Frédéric Dard […] collabore à la revue Le Monde de San-Antonio.” A la lecture de ta bio en quatrième, j’ai eu peur de tomber sur un ersatz de San-Antonio. D’où surprise à la lecture : ce n’est pas du San-Antonio. Tant mieux, Dard père et fils le font déjà très bien et se passent tout aussi bien de pasticheurs peu inspirés.
Si le nom de Daeninckx vient à l’esprit pour le cocktail polar-Histoire, tu restes dans la marge d’une influence diffuse. Je n’ai pas eu d’impression de relecture ou de déjà-vu (en français dans le texte – déjà-vu, c’est toujours précisé “en français dans le texte”, je me conforme donc à l’usage).

La langue… Bien maîtrisée, rien à redire. Vu ton boulot de prof de français, c’est heureux, sans quoi je ne t’aurais pas loupé.
J’ai bien accroché au style, très construit tout en restant fluide. Des phrases qui font mouche, efficaces, sans effets de manche superflus. Tu ne verses pas la phrase ampoulée à rallonge du mec qui veut se la péter avec ses figures de style ronflantes et son vocabulaire pompeux que personne n’emploie à part le dictionnaire. Rythmé, équilibré et harmonieux.
Autre écueil évité, l’abus de particularismes locaux. Parce que, hein, quand on vous entend parler, les Dunkerquois, faut un décodeur pour se dépêtrer des régionalismes à foison (et je ne parle pas de l’accent par-dessus le marché). J’imagine la gueule du lecteur lambda si dans chaque phrase il était question de clet’che, buc, zot’che, chaille, masquelours et autre wiche.

Sur la ville de Dunkerque, même constat. Tu brosses un portrait de la ville qui met en condition sans tomber dans le guide folklorico-touristique, le pittoresque de bazar ou les références incompréhensibles aux allogènes. Le choix de l’année 1976 offre un cadre dépaysant, y compris, je suppose, pour tes concitoyens.
Une petite critique tout de même. Parfois, quand tu parles d’un truc (précis, hein ?), tu balances derrière une ou deux phrases d’explications. (par exemple, la tour du Leughenaer). Je pense que tu aurais pu en faire l’économie. C’est peut-être un “défaut” de prof ? L’habitude d’expliquer au quotidien ? Ou ça vient peut-être de moi. Je suis de la vieille école et je n’attends pas que l’auteur explique chaque détail : quand je ne connais pas quelque chose, je prends un dico ou une encyclopédie. Habitude qui s’est malheureusement perdue de nos jours, c’était mieux avant et c’est plus ce que c’était, ma bonne dame. Mais rien de rédhibitoire, puisque tu te limites à des explications courtes, sans te lancer dans un exposé lourdingue de 3 pages au style universitaire pontifiant.

Le prologue est juste excellent. Quand je l’avais lu sur le site de Ravet avant d’avoir le bouquin en main, j’avais vraiment envie de lire la suite. Une ouverture dont on veut connaître le fin mot. Ça prologue pour de vrai, là où beaucoup de prologues ne relèvent que du faux 1er chapitre.

Je me suis amusé à vérifier un paquet de détails pour avoir le plaisir de te prendre en défaut. Jusqu’à la date de diffusion de Commissaire Moulin. Je m’incline devant la qualité du travail de recherches, la minutie et l’exactitude du moindre détail. Etant historien de formation, je ne peux qu’applaudir des deux mains (avec une seule, de toute façon…).

Je ne vais pas analyser ici tous les détails de l’intrigue et son déroulement, les personnages, etc. Tu les connais mieux que moi (enfin j’espère). Je résumerai en disant que ton texte incarne l’inverse d’une série américaine.
Tu doses chaque élément sans en faire des caisses. Par exemple, les traits d’humour occasionnels, glissés en douce, sans le renfort d’un coussin péteur pour souligner que là, c’est drôle. Tant dans les situations que les personnages, tout est crédible et mesuré. Point de super héros invincible qui pour résoudre UNE petite affaire pépère va mettre la ville entière à feu et à sang…
Je soulignerai deux points : a) l’absence de scènes inutiles n’ayant vocation qu’à gonfler le volume de l’œuvre (longs dialogues blablateux, romance à deux balles, intrigues secondaires et superflues qui embrouillent la ligne directrice…) ; b) le sens de la mesure qui épargne au lecteur les invraisemblables rebondissements, coups de théâtre et deus ex machina par paquets de douze, les péripéties endiablées “à l’américaine” avec multiplication délirante de fusillades, explosions, poursuites en bagnole, enfonçage de portes et découverte d’un cadavre à chaque chapitre.

La présentation de Dewolf m’a bien fait marrer. Il évoque le cliché du détective privé embarqué dans des aventures rocambolesques et palpitantes… ce qu’il n’est pas. Puis de décrire sa situation assez miteuse de privé qui surnage avec des affaires moisies… c’est-à-dire un autre archétype de la figure du privé. Cocasse mise en abîme du stéréotype dans le stéréotype. Très bon jeu sur les codes du genre et les représentations classiques de la figure du détective privé (la vache, on dirait un titre de thèse…).

Je n’ai pas relevé de longueurs ni de passages chiants où on se demande quand on va enfin changer de chapitre. Idem sur des incohérences flagrantes ou des explications qui embrouillent plus qu’elles n’éclairent. Réglé comme du papier à musique (quelle comparaison originale…), clair sans tomber dans le simpliste.

Toukhôn Clusion
J’ai beau chercher et faire appel à toutes les ressources de mon fond mauvais, je ne vois pas de grosses critiques de fond ou de forme à formuler. Après, y a toujours des détails de rien sur lesquels on peut pinailler, mais je ne suis pas persuadé que ce niveau de micro-critique drosophilophile apporte grand-chose au débat.
Je ne vais pas dire que La Lettre “se laisse lire”. Parce que la formule est un lieu commun navrant. Et parce qu’elle donnerait la même impression qu’un film qui se “laisse regarder”, vu d’un œil et vite oublié, tellement moyen qu’on s’en rappellera moins qu’une bouse atroce. Et puis ça sous-entendrait que certains bouquins ne se laissent pas lire, qu’ils se rebiffent et se referment tout seuls, que les mots changent de place pour qu’on ne puisse pas les terminer. C’est pas Poudlard ici, oh !
Je l’ai lu d’une traite, sans voir le temps passer. Pris dedans, quoi.

Je t’épargnerai aussi les lieux communs sur “le suspense haletant” (ou à glacer le sang ou à couper le souffle, au choix). On a envie de savoir. C’est tout et ça suffit.
Avoir le fin mot de l’histoire, dans ce genre de bouquin, il est là l’intérêt.
Perso, je n’ai rien à secouer d’être tendu comme une corde à violon par un suspense terrible (ouh !) à me demander ce qui va arriver à Machin à la page d’après. Ça relève de la péripétie, rien que du remplissage, au fond. Une version upgradée du chat qui jaillit du placard ou de l’assassin-caché-derrière-un-rideau-avec-le-bout-des-chaussures-qui-dépasse. L’important reste le scénar dans son ensemble, l’intrigue, l’histoire. Les tralalas intermédiaires peuvent te scotcher sur ton fauteuil, si tu conclus sur une fin pourrave qui flingue ton intrigue, t’as tout foiré et pis ch’est toute.
La Lettre de Dunkerque, dès le prologue on veut savoir. Alors on lit, on lit, on lit encore, avec un intérêt constant jusqu’à la fin, une fin qui tient la route.
Bien construite, bien écrite, dépaysante, intéressante, ta Lettre tient son pari.

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