L’enfant des cimetières

L’enfant des cimetières
(Sire Cedric)

Après un portrait haut en couleur avec du noir, du cheveu et du metal dedans, laissons de côté le bonhomme et penchons-nous sur l’œuvre en faisant gaffe qu’à mater l’abîme, l’abîme zyeute aussi en toi (remasterisation de Nietzsche).

Note pour l’éditeur : au prochain retirage, pense à enlever la mort de Kristel de la quatrième qui torpille toute tension et tout intérêt quant au personnage (un lecteur ne s’investit pas dans un condamné). Merci le spoiler…

Est-ce que Cédric est parti de cette citation ? Aucune idée. Toujours est-il qu’elle colle à la légende contemporaine de l’enfant des cimetières. Alors, contemporaine, c’est beaucoup dire, les gens n’ont pas attendu le XXIe siècle pour peupler les cimetières de fantômes. Disons une déclinaison moderne d’un tas de vieux machins folkloriques.
L’enfant des cimetières est un esprit vengeur, équivalent occidental du yūrei nippon (cf. ce que j’en disais à propos de Ring). Avec son apparence peu ordinaire et son regard que je qualifierai de “pénétrant” pour ne pas trop en dire, il “traduit l’extrême altérité, l’horreur terrifiante de ce qui est absolument autre, l’indicible, l’impensable, le pur chaos”. Cousinage avec la gorgone Méduse telle que décrite par Jean-Pierre Vernant (La mort dans les yeux). Sans parler de je ne sais combien de créatures qui ont du pouvoir plein les mirettes et ta pomme en ligne de mire.
Quant aux ombres qui entourent le gamin, aussi bien manteau de ténèbres protecteur qu’extensions de son corps capables de seringuer à distance, tu les as peut-être croisées dans The Haunter of the Dark de Lovecraft, le bestiaire d’AD&D, Supernatural (Daeva 1×16), etc.
On oubliera les fantaisies qui rapprochent l’enfant des cimetières de Bloody Mary (le premier se croise, la seconde s’invoque, pas la petite différence). Idem avec les esprits annonciateurs de mort (l’enfant des cimetières la provoque, grosse différence aussi).
‘Fin voilà, ça te pose le contexte surnaturel du roman dans les grandes lignes. Le reste, tu le trouveras dans celles du bouquin, de lignes.

Surnaturel, fantastique, gothique, thriller, tu prends tout ça, tu mélanges, tu secoues, t’ajoutes une pincée de cul, tu verses une généreuse rasade d’hémoglobine, tu garnis avec deux, trois morceaux genre un œil ou un bout d’intestin. Et hop. Sur le papier, tu te dis qu’un roman construit sur cette recette doit tenir du fourre-tout indigeste. Et tu as tort, comme toujours à chaque fois que je te fais intervenir, mon cher contradicteur virtuel.
Le cocktail passe bien. Certes Cédric ne réinvente pas la roue ni le thriller fantastique, mais il sait conduire son engin pour t’offrir du plaisir. Le roman se positionne dans la galaxie des Graham Masterton, Dean R. Koontz, Stephen King et Jean Passe j’en passe. Bref, l’esprit de la regrettée collection Terreur de Pocket.

La fameuse !

Donc un côté roman de gare* avec ses outrances grand-guignol et ses touches érotiques, mais c’est aussi pour ça qu’on l’achète, le frisson de l’horreur et d’un bout de fesse. J’ai eu avec L’enfant des cimetières cette réminiscence adolescente des Pocket en rouge et noir bien plus palpitants que Stendhal. Sentiment appréciable à mon âge vénérable où on a déjà un pied dans la tombe et l’autre sur une peau de banane.
*Je précise que dans ma bouche “roman de gare” n’a rien de péjoratif (alors que SNCF si).

L’enfant des cimetières se caractérise par une bonne maîtrise de l’entre-deux. Logique pour du surnaturel, à la charnière de deux mondes. Pas le top de l’innovation dans certaines situations qui relèvent des codes du genre. Mais pas non plus la compil’ de clichés comme tant d’autres thrillers qui te claquent tous les attendus au premier degré.
Le lecteur ne sera pas paumé par l’intrigue, linéaire, qui évite de s’embarquer dans 12000 histoires secondaires inutiles. Cédric reste concentré sur son propos et c’est très bien. Y a rien qui m’énerve plus qu’un bouquin qui se disperse pour faire croire qu’il a des trucs à raconter alors qu’en réalité non, il est creux comme un trou de balle. L’enfant des cimetières raconte l’enfant des cimetières, il ne se perd pas dans la vie sentimentale de Machin ou dans les déboires de l’inspecteur Trucmuche avec ses gosses rebelles.
Quelques faiblesses au niveau de scènes classiques qui auraient gagné à l’être un peu moins. Je pense surtout à la visite de la baraque des Mendez par les journalistes, mélange de Scooby-Doo et de film d’horreur vu mille fois. Je n’ai pas été tendu une seconde mais plié de rire à attendre le moment où résonnerait… ça.
Ce passage excepté, l’ensemble fonctionne. Cédric sait user des bons effets au bon moment.
De mon point de vue à moi-je, un des meilleurs points du roman tient au rythme. Si le roman n’est pas aussi prévisible qu’un épisode de Walking Dead, j’ai vu beaucoup de choses arriver. Etant donné mon bagage de lecteur/spectateur en fantastique/thriller/horreur, logique, le contraire serait inquiétant. Je connais la musique, les codes, le découpage narratif et tutti quanti tralali, donc à voir pour un lecteur moins averti. Pourtant je n’ai pas ressenti d’ennui comme c’est souvent le cas quand je devine. Parce que rythme. L’histoire enchaîne les scènes sans traîner outre mesure, les chapitres ne s’éternisent pas en discours/descriptions/action de remplissage, les phrases ne se perdent pas en enfilade de subordonnées ronflantes. Rythme dans l’intrigue, la narration, la construction, le style.

Le style, tiens (cette transition du pauvre…). Ben il passe très bien. Je comptais lancer “le Stephen King occitan” comme surnom pour Sire Cedric. Sauf que non. Le style n’a jamais été le point fort de King, il le reconnaît lui-même (après, c’est loin d’être dégueulasse, ça reste King quand même).
Ici, il faudrait parler de styles au pluriel. L’un, thriller, donc direct et visant à l’efficacité. L’autre, fantastique à tendance onirique, plus chargé (mais sans excès), plus ample, porté aux envolées. Metal symphonique, quoi. Le prologue tient du second et m’a tout de suite accroché. Le contenu de la scène y est pour quelque chose aussi. Une démone qui se fait gangbanger par une horde de zombies, ça ne peut que me plaire, mais on n’est pas là pour parler de ma vie sexuelle. Donc démone, sodomie, zombies… et poésie, oui, c’est possible. Là où d’autres te balanceraient de la putasserie ou de la vulgarité cradingue, ou pire encore du littéraire éthéré et périphraseux à crever, Cédric parvient à une description à mi-chemin entre crudité et plat de résistance onirisme. Et ça glisse tout seul – tant mieux pour Naemah.

Petit détournement maison…

C’est la première fois que je me tape Sire Cedric (enfin, on se comprend…) et pas la dernière. Pour ça, justement. Le reste est bien, hein, pas de souci majeur avec l’histoire, les personnages, le mélange thriller et fantastique, tout ça, mais faut autre chose pour obtenir un bon bouquin et un bon auteur. Sinon, écrire se résumerait à de la recette de cuisine et encore, une simpliste genre patates à l’eau. Ce qui me pousse à approfondir le sujet cédricien, c’est ce petit truc qui fait la différence, une façon d’écrire, une ambiance, un univers.
Le gars en a dans le citron, pas besoin de lui passer la tête au presse-agrumes pour s’en rendre compte. Lynch en exergue… Là tu vas me dire que c’est pas le tout de le citer, encore faut-il s’en servir. Certes. L’enfant des cimetières pose à ses personnages la question du réel. Tout du long ils doivent remettre en cause leur approche de la réalité et si ça c’est pas lynchien… Je pourrais te citer aussi les références qui parsèment le bouquin et ne sont pas là juste histoire d’étaler de la conficulture. Certaines sautent aux yeux (Lovrecaft à travers la mention du Necronomicon), d’autres, plus diffuses, enveloppent le bouquin (le mélange cimetière-meurtres-cuisse-couleurs, tu penses Brava, Argento, giallo, Dellamorte Dellamore…).

Donc (cette conclusion du pauvre…).
Il aura fallu le temps pour que je m’aventure sur les terres de Sire Cedric. Pas déçu de cette première incursion et prêt à tenter un deuxième safari.
La légende de L’enfant des cimetières renvoie celle de la dame blanche à la carte des desserts qu’elle n’aurait jamais dû quitter.

Cet homme a du goût en matière de t-shirt (source photo : Babelio).
Et je ne dis pas ça parce que j’ai le même (source photo : moi, le roi du selfie sans les mains).

Une citation pour la route :
“S’il y avait quelque chose qu’Alexandre Vauvert détestait plus que tout, c’était les histoires abracadabrantes.
Et il y avait une chose qu’il détestait encore plus, c’était les histoires abracadabrantes qui se recoupaient.”

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