Furor

Furor
(Fabien Clavel)

Nous sommes dans la 762e année depuis la fondation de Rome. Soit en l’an 9 après Jésus-Christ (mais à l’époque, il en est encore à jouer à l’équivalent antique des Playmobil, un peu léger pour fonder son propre calendrier).
Fabianus Clavellus Furorator nous embarque au fin fond des tréfonds de la Germanie, dans la forêt de Teutoburg.

La bataille de Teutoburg fait partie de ces roustes monumentales que la machine de guerre romaine s’offre à l’occasion. La Trebbia (-218), le lac Trasimène (-217), Cannes (-216), Carrhes (-53), quand les Romains perdent, ils ne font pas les choses à moitié : les effectifs dégagent par pleines légions.
Pas la première défaite de Rome, une des plus retentissantes, cela dit. Moitié par les pertes (20 à 25000 tués), moitié parce qu’elle porte un coup d’arrêt au rêve d’une grande Germanie romaine jusqu’à l’Elbe, moitié parce qu’une peignée infligée par des “barbares” c’est la honte pour l’aigle “invincible”. Soit trois moitiés, normal pour un affrontement qui sort du lot. Teutoburg entre aussi dans les cas particuliers. A la différence de celles citées supra, il ne s’agit pas d’une bataille rangée. Sinon les Romains auraient plié les Germains. Des mecs tout nus contre des fantassins lourds en rase campagne, pas besoin d’être haruspice niveau 50 pour prédire le résultat…

La première moitié de Furor s’attache à décrire la progression de l’armée romaine à travers la sylve touffue jusqu’à l’embuscade fatale. Les Germains, pas bêtes, ont bien compris que le meilleur moyen de déglinguer une armée supérieure en nombre, en matériel et en organisation, c’était de lui tomber dessus pendant qu’elle se déplace. Une armée en marche est tributaire du terrain comme pas permis, étirée, vulnérable sur les flancs, pas préparée, enchepée par les civils (portefaix, esclaves, prostituées…) et le train de bagages. Un jackpot sur pattes pour un embuscadeur audacieux. A Teutoburg, en plus, la colonne romaine doit avancer sur une bande de terre étroite, prise entre des marais et des collines boisées. Autant dire, zéro marge pour manœuvrer et se déployer. Pour ne rien gâcher, le climat se joint à la fête : il pleut. Tu vas me dire que les puissantes légions romaines arrêtées par la pluie, ça ne fait pas très sérieux. Pour les armées antiques et médiévales, crois-moi, la pluie constitue un ennemi redoutable (cf. Crécy en 1346 et Azincourt en 1415). Si tu as joué au premier Age of Empires, tu sais ce qu’un pauvre arbre est capable d’infliger à une belle formation, alors une averse… Je te laisse imaginer le poids d’un bouclier en bois gonflé par la flotte. Et qui dit pluie dit boue, les légionnaires portent des sandales pas des Rangers. Un détail ? Je rappelle qu’on parle d’infanterie lourde, au propre comme au figuré. Les soldats s’enfoncent et dérapent pendant que les Germains à oilpé leur tombent dessus en virevoltant comme des patineurs.

Au cours de ces 200 premières pages, le récit de Clavel est juste parfait.
Je connais pas mal le sujet, étant comme lui latiniste et fin connaisseur de Rome : cette première moitié très historique atteint un niveau de documentation exceptionnel. Précis, rigoureux, riche dans ses références. Le Clavel maîtrise la question, s’appuyant aussi bien sur les auteurs anciens que sur les historiens et romanciers contemporains.
Bon, après, pour un néophyte en civilisation romaine, la masse d’informations à ingurgiter paraîtra énorme. Mais rien d’indigeste. Clavel est prof et même si je ne l’ai jamais vu enseigner, il m’a l’air bon. Il parvient à transmettre sans ennuyer. Oui, tu risques de passer pas mal de temps avec une encyclopédie ou un dico à portée de main pour vérifier le sens de tel ou tel terme. Tu peux aussi faire sans, l’essentiel se trouve dans le bouquin. Par exemple, si tu ignores le détail des grades dans l’armée romaine, tu as toujours l’option de jeter un œil à la page dédiée sur Wikipedia, mais ce détour te sortira du texte. Ou tu t’en fous de connaître les attributions précises d’un tribun angusticlave et tu captes assez vite où se situent les personnages dans la hiérarchie qui va du troufion aux officiers supérieurs.
Clavel sait quoi dire pour rendre son propos compréhensible sans se perdre en exposés ennuyeux ou érudits. Ainsi, quand les légionnaires construisent un camp pour la nuit, on ne subit pas la description exhaustive du bousin, de la via machina qui croise la via trucmuchia avant de déboucher sur la porta tsointsoinis. Aucun intérêt. Comme en plus le récit passe par les yeux de personnages qui sont pour l’essentiel des militaires, une telle description n’aurait aucun sens. Ils connaissent l’agencement d’un camp, pourquoi s’attarderaient-ils sur le sujet ?

Première partie très historique, très très historique même. Mais pas que. Certes, la pyramide mystérieuse évoquée en quatrième semble lointaine. Et alors ? On y arrivera bien assez vite.
Clavel joue de la lenteur… enfin, lenteur, non… C’est plutôt qu’il prend le temps d’installer les personnages. Les quatre qui racontent (Longinus, Marcus, Caius Pontius, Flavia) et une foultitude qui gravitent autour. Il met aussi en place une ambiance. Celle de la forêt de Teutoburg, pesante, sombre, hostile. On retrouve un schéma connu, nature versus civilisation. Les Romains grenouillent loin du soleil italien, des voies pavées, des monuments grandioses de l’Urbs. Il y a quelque chose du “bon sauvage” chez les Oxiones qui habitent (végètent ?) dans les profondeurs boisées. En même temps, Clavel ne s’arrête pas à une opposition simpliste. Les Germains d’Arminius n’ont rien d’indigènes débonnaires. Pas plus que les Romains ne se montrent tellement civilisés d’ailleurs. L’instauration de la Pax Romana dans l’empire coûte cher à tout le monde. “On défonce, on occupe, on administre”, en un mot la pacification (sic). Les deux camps se livrent aux pires saloperies : esclavage, pillage, massacres, torture… Les scènes de combat du bien nommé Furor valent les ouvertures de Gladiator et Il faut sauver le soldat Ryan.
Sur ce versant, Furor lorgne du côté du récit de guerre. On pense aux affrontements dans la jungle oppressante IRL (Indochine, Vietnam), en littérature (La ligne rouge de James Jones), au cinéma (Apocalypse Now). Certains paragraphes pleins de pluie et de boue font écho aux témoignages de Poilus pataugeant dans la gadoue quatorzedixhuitième. Une guerre sale. Pas qu’il en existe des propres, mais pendant cette campagne de soumission de la Germanie, il n’est pas question de se contenter de défaire l’ennemi en armes en mode bataille => reddition => paix => occupation => la vie continue. Non, on crame les villages, on dézingue les civils, bref on pratique la politique de l’anéantissement pour montrer aux tribus turbulentes qui est le patron. Rien d’épique là-dedans.
Le cheminement des personnages suit la même trajectoire. Pas très glorieux, ce sont tous des rescapés/fuyards de l’armée romaine : trois légionnaires, deux officiers, deux affranchis et une prostituée. D’après une note en fin de roman, leur évolution épouse celle de la tragédie romaine chez Sénèque – dolor, furor, scelus nefas – telle que théorisée par Florence Dupont dans Les monstres de Sénèque. Je ne suis pas spécialiste de Sénèque, en tout cas, le propos de Clavel colle à son idée de départ. De mon côté, j’ai surtout pensé à Au cœur des ténèbres/Apocalypse Now, ainsi qu’à Aguirre, la colère de Dieu.

La Legio Lego en marche.

Où est la SF là-dedans ? Je dirais bien dans ton anus pour avoir le plaisir de placer un mot latin. Elle est très diffuse dans cette première partie. Une mystérieuse pyramide sur laquelle les Romains ne s’attardent pas. Des autochtones difformes, des animaux infectés. Point.
De quoi crier à l’arnaque ? Possible, là, ça dépend des attentes de chacun. De mon point de vue, reléguer la pyramide à l’arrière-plan permet d’en créer une, justement, d’attente. Le lecteur a le temps d’échafauder des hypothèses : vaisseau extraterrestre (parce qu’on sait depuis Stargate que la pyramide est la forme aérodynamique optimale), vestige d’une ancienne civilisation avancée (Atlantes ?), artefact venu du futur ou d’un univers parallèle ?…
J’ai deviné assez vite une part du mystère (sans l’indice – ou le spoiler – de la couv’ Nouveaux Millénaires, puisque je possède l’édition J’ai Lu). Un mystère qui ne sera pas complètement résolu en fin d’ouvrage. D’un côté, ça peut frustrer. D’un autre, je ne vois pas comment des Romains, avec leurs connaissances et leurs croyances de l’époque, auraient pu aboutir à une explication de A à Z de la chose sans un grossier deus ex machina. Je ne vais pas m’étaler sur le sujet de la pyramide, sinon tu vas perdre le plaisir de la découverte.
Je trouve le traitement de Clavel très intéressant. Jamais il ne sort du cadre antique (sauf la pyramide, bien sûr). Pour le lecteur contemporain, Furor appartient au genre SF. Mais un Romain, lui, baigne dans la fantasy. Le monde antique est rempli de dieux, de mythes, de prodiges, de créatures fabuleuses… Les monstres existent. La preuve avec les Oxiones difformes, qui ne peuvent que conforter les Romains dans leur univers mental.
Rien de plus normal que la clique envisage la pyramide d’abord comme un tombeau (ils connaissent les pyramides d’Egypte), puis comme un temple (c’est pas comme si dans l’Antiquité 99 bâtiments grandioses sur 100 étaient voués à une divinité). Normal aussi que jamais ils ne se disent “tiens, si ça se trouve, c’est peut-être un genre de véhicule volant venu des étoiles”. L’hypothèse serait anachronique, hors du cadre référentiel des personnages. Leurs questions et suppositions restent bien de leur temps, étayées par le recours aux best-sellers et aux grands penseurs, historiens, géographes ou poètes de l’époque (Virgile, Ovide, Vitruve…).
Là, j’applaudis Clavel qui a su penser religion/fantasy comme un Romain pendant toute cette partie… en n’oubliant pas de disséminer les indices SF pour le lecteur du XXIe siècle.
Après, comme je disais, le procédé empêche de révéler la totalité des tenants et aboutissants et on reste un peu sur sa faim à la fin. Mais c’est bien mené tout le long et assez audacieux pour que la critique demeure minime. Les hypothèses pour boucler les explications ne sont de toute façon pas légion (un comble pour une histoire avec des Romains).

Autre point qui peut déstabiliser, la forme, je pense aux monologues intérieurs des personnages. Quand un personnage parle dans sa tête, il le fait sans majuscule ni ponctuation. Intéressant mais… Si ce parti-pris retranscrit à merveille la pensée fulgurante qui enchaîne sans s’arrêter, il a dans mon cas abouti à l’effet inverse. Déformation professionnelle du correcteur peut-être, je lisais ces passages à deux à l’heure en restituant les ponctuations manquantes. Et le drame, c’est qu’il y en a beaucoup.
Au début, cette forme est déstabilisante. Au bout de quelques pages, on s’habitue. Mais assez vite, le volume des réflexions – soit un bon tiers du bouquin – rend la lecture assez usante. Je pense qu’il aurait fallu utiliser une forme plus classique dans les moments où les personnages ont le temps de se poser trente secondes pour réfléchir, et limiter la version staccato aux situations d’urgence (combat, poursuite).
C’est vraiment le seul aspect du bouquin auquel j’ai eu du mal à accrocher (ce qui ne l’empêche pas d’être à la base un choix narratif intéressant).

J’ai trouvé mon compte avec ce mélange original de genres, quelque part entre histoire, SF et mythologie. Furor est un roman ambitieux et audacieux, on ne pourra pas reprocher à Clavel d’avoir choisi la facilité tant sur le fond que la forme. Et ça fonctionne.

Fabien Clavel aux Halliennales 2016 où il était le Parrain et moi le Bénévole (faute de badge, j’avais eu droit à une majuscule).

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