Fissures Noires

Fissures Noires
(Jess Kaan)

L’Histoire a retiendu de Gengis Khan son surnom de Roi-Soleil, son humanisme, le Code Civil ou encore la découverte de l’Atlantide. Ce que l’on sait moins, en revanche, c’est que son arrière-arrière-arrière-petit-fils écrit des bouquins. Et des bons en plus.
Voici donc Fissures Noires de Jess Kaan.

fissures-noiresFissures Noires est un recueil de nouvelles fantastiques paru en 2015 chez Le Héron d’Argent. Quand je dis “fantastiques”, oubliez les elfes rigolards, les loups-garous pétris de guimauve et les vampires cul-cul qui se font des papouilles. Kaan m’a vendu son bouquin comme un retour aux traditions du genre dans sa définition la plus classique : l’irruption du surnaturel dans la réalité. Il ne m’a pas menti.
Pour résumer son bouquin en une phrase : la réalité se craquelle et c’est pas jojo. Des fissures qui ne sont pas noires pour rien.

Le lecteur doté d’une solide culture fantastique retrouvera l’influence des grands maîtres du genre (Poe, Maupassant, Lovevraft, Matheson, King…). Kévin ou Les Chats ne dépareilleraient pas chez le King de Danse Macabre. La structure des Herbes hautes rappelle les récits lovecraftiens. Machine à broyer la jeunesse et 59 trouveraient sans peine leur place dans l’œuvre de Philip K. Dick. Mais Kaan fait du Kaan. Il ne se contente pas de copier sur le voisin ou de recycler à l’identique les vieilles baraques gothiques, les éternels esprits vengeurs ou les croquemitaines cachés par paquets de douze dans le placard.
La réalité qu’il fissure est la sienne propre, un univers bâti tout au long du recueil pour former l’empire du grand Kaan.
Un univers sombre, contemporain, ancré dans le Nord (i.e. le carnaval de Dunkerque dans L’Intrigue), marqué par les grandes questions et les grandes absurdités de notre époque. Des tueries de masse (Un habitant, une balle) à la tentation sécuritaire (Machine à broyer la jeunesse) en passant par les dérives économiques (Rustbelt, Le Syndrome de Midas, Paupérisation) et le “toujours plus toujours plus vite” (La Guilde des Avaleurs d’Asphalte), bienvenue dans un monde de merde…
“Rien n’a vraiment changé au fond. Les coups durs continuent d’emporter des milliers de vies dans une seule pelletée, et les politiques ne peuvent – veulent – que s’indigner.” Il se glisse ici et là des petites phrases de ce genre. Kaan ne se contente pas de raconter une histoire, il y a petit truc en plus sur le fond. Une peinture sociale des drames humains sans le côté pompeux et pompant des sociologues, qui amène à la conclusion que la pire créature surnaturelle n’arrivera jamais à la cheville de la plus petite saloperie humaine. L’Homme est son propre monstre, les autres c’est du bonus, du décorum.

La plume de Kaan colle à son sujet. Telle Mousseline, son style est épuré, sans fioritures stylistiques pesantes, tartines de description ou délires onirico-lyriques ennuyeux. Ce qui n’empêche pas une certaine poésie (i.e. Shromaždiště) mais rien qui donne envie de bâiller. Le bonhomme maîtrise l’art délicat de la nouvelle, sa structure, son rythme, ses codes et ses exigences.

A l’arrivée, même si, sur les vingt et une nouvelles du recueil, toutes ne m’ont pas plu (Epiés et 915), c’est affaire de goût. On accroche plus ou moins à certaines histoires, mais aucune n’est à jeter parce que mauvaise.

Je n’avais pas lu un bon recueil de nouvelles fantastiques depuis un bail, c’est chose faite avec ce festival de Kaan. Les Fissures Noires sont fantastiques dans tous les sens du terme.

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