Fatherland

Fatherland
(Robert Harris)

1964. Berlin. Tel Aragorn, l’anniversaire du Führer approche à grands pas. Les Allemands se mettent en quête de chouettes cadeaux pour fêter l’événement. Qu’est-ce qui ferait plaisir au petit brun qui dirige le Reich ? Un peigne-moustache ? un casque à pointe ? un pommeau de douche ?…

Fatherland est un thriller politico-policier uchronique de Robert Harris. Pas simple d’en parler sans spoiler tout ou partie du bouquin.
Raison pour laquelle j’évacuerai assez vite la partie polar. Assez classique somme toute. Des meurtres mystérieux parmi les fossiles du NSDAP, un policier teuton qui enquête, un service concurrent qui vient mettre des bâtons dans les chenilles de son Panzer (d’habitude la CIA, ici la Gestapo), des entrevues clandestines, une femme fatale… Bien fichu, bien écrit… mais pas révolutionnaire. Fatherland ne serait qu’un roman noir quelconque s’il s’arrêtait là.
Et c’est bien dommage, parce que si c’était le cas, je pourrais envoyer cette chronique de sept lignes à la Revue des deux Mondes et palper quelques milliers d’euros pour la peine.

La réalité alternative proposée par Harris est “un petit peu” plus élaborée que celle que je viens d’évoquer.
L’Histoire bifurque à partir de 1942. Reinhard Heydrich ne meurt pas, comme d’hab’ dans les uchronies. Le succès de l’opération Barbarossa permet aux Allemands de conquérir l’URSS jusqu’à l’Oural. L’Angleterre, asphyxiée, capitule. Overlord tourne au fiasco. Allemands et Américains se retrouvent coincés chez eux, pas assez fous pour lancer une opération à travers l’Atlantique. Pour cause de statu quo, le Reich et ce qui reste des Alliés signent un armistice en 1946.
Les deux camps décident de se calmer maintenant qu’ils possèdent une capacité de destruction telle qu’elle ne laisserait aucun vainqueur. S’ouvre une période de guerre froide où chacun brandit son gros missile balistique, prêt à irradier le fondement de l’adversaire de toute sa puissance atomique.
Quand le roman démarre, en 1964, Allemands et Américains doivent s’entendre sur une “détente”, doux euphémisme pour un partage du monde entre les deux grands.

C’est ce what if qui donne au roman les trois quarts de son intérêt. Dans le genre uchronie réussie, Fatherland se pose en modèle. Harris a le bon goût de distiller les infos au fur et à mesure, meilleure méthode que le gros placard artificiel. Tu sais, quand un personnage dresse un état du monde à un autre… qui le connaît déjà. En vrai, le perso parle au lecteur et ça pue l’astuce à deux ronds. Là non, tu apprends l’histoire revisitée par petits bouts, un détail par-ci, une info par-là.
Harris évite aussi de donner trop d’explications et il a raison. Dès lors que tu bidouilles la trame historique, ta construction devient vite fantaisiste au dernier degré. Plus tu donnes de détails, plus tu dois modifier d’autres événements affectés par contrecoup, plus tu t’embarques vers le grand n’importe quoi sans logique ni crédibilité. Il y a donc beaucoup de flou dans cette version alternative de la Seconde guerre mondiale. En même temps, le sujet du roman est une enquête policière, pas un manuel d’histoire bis. Les grandes lignes suffisent, on n’a pas besoin de tout savoir.
A l’arrivée, l’uchronie tient debout. On sent que l’auteur a effectué en amont un énorme travail documentaire. Rien que le fonctionnement des “forces de l’ordre” témoigne d’une excellente connaissance du IIIe Reich et de sa logique de services concurrents (Sicherheitsdienst, Gestapo, Kripo…). L’organisation nazie qui paraît si carrée relève du patchwork d’Etats dans l’Etat, de la foire d’empoigne où tout le monde tire dans les pattes de tout le monde… Et pendant que les uns et les autres se neutralisent, Adolf à la moustache fleurie n’a pas trop à craindre de putsch contre son trône.
Harris maîtrise son sujet avec la rigueur de l’historien. Il mêle à ses traficotages romanesques des documents authentiques (les minutes de la conférence de Wannsee qui organise la solution finale), des faits réels (la Shoah, même si certains en doutent encore, c’est vraiment arrivé) et un paquet de projets que les nazis avaient dans leurs cartons.
Ce dernier lot constitue une mine pour l’amateur d’uchronie. On ne peut qu’applaudir des deux pieds l’idée géniale d’une intrigue bien après la fin de la guerre. Son Berlin de 1964, c’est la Germania imaginée par Albert Speer. Speer, l’architecte du Reich, le gars qui a survécu au procès de Nuremberg avec un argument facepalm XXL (“Des atrocités commises par mes collègues nazis ? Ah nan, j’étais pas au courant, vous m’en bouchez un coin.”) et l’auteur d’une autobiographie, Au cœur du Troisième Reich, pleine de mauvaise foi et d’infos sur ses projets architecturaux grandioses. A l’évidence, il s’agit de LA source du roman, tant pour le décor que pour le “je savais pas”.
Le talent du père Harris, c’est d’avoir su créer une alchimie parfaite entre fiction, réalité et, à mi-chemin entre les deux, un tas de choses qui auraient pu arriver si… La documentation de l’historien et la plume du romancier s’épaulent sans cesse pour accoucher d’une des meilleures uchronies jamais écrites.

Hitler qui sourit… Encore plus flippant que quand il tire la tronche.

Second point d’intérêt du roman, la somme pharaonique de questions qu’il soulève.
L’inspecteur March, le protagoniste Nummer eins de l’histoire, est un Allemand. Tu te dis peut-être : “ouh là là, une uchronie avec des nazis qui gagnent et un héros boche, ça sent l’ouvrage tendancieux tartiné de caca !” Non. Parce qu’on est en 1964, que le douteux âge d’or idéologique du régime est passé depuis belle lurette, que le Reich s’est encroûté dans une routine pépère de dictature bien installée et que March n’est qu’un Allemand comme un autre. Rien dans le roman ne pue le négationnisme, la glorification du régime nazi ou autre saloperie du même tonneau.
March n’a rien d’un nazi convaincu, il fait avec le régime, parce qu’il est né là, vit là, travaille là et qu’il n’a pas le choix. Tu vas peut-être me sortir que le choix, on l’a toujours. Je te conseille d’effectuer un saut temporel dans notre 1964 à nous et d’en parler aux gens qui vivaient sous les régimes communistes en URSS ou en Chine. Ils faisaient avec aussi. Entre survivre dans un régime de merde et le peloton ou les vacances au goulag, question choix…
Cette uchronie à base de régime totalitaire bien installé renvoie à tous ceux qu’on connaît, pas juste le IIIe Reich. Elle pose aussi pas mal de questions sur les “gentilles” démocraties. Que le Reich envahisse, guerroie, occupe, colonise, pille ressources et œuvres d’art ne choque pas. Enfin si, mais je veux dire que des nazis, on n’en attend pas moins, ça n’a rien d’une révélation édifiante. Donc question, qu’est-ce qui les différencie des démocraties qui en ont fait autant avec leurs empires coloniaux dans notre ligne temporelle ?… Le partage du monde qui se prépare dans le roman est le même que la détente USA-URSS qui s’amorce IRL en 1963, détente qui n’est en rien synonyme de tongs, pétanque et parasol mais d’un partage du monde entre deux impérialismes. Même question que précédemment : dans le cas des Américains défenseurs de la liberté (sic), est-ce qu’une “démocratie impérialiste” n’est pas contradictoire dans les termes ?…

Dans le roman, on n’a que le point de vue de March. On découvre une chose qu’on savait déjà : les vainqueurs écrivent l’Histoire. C’est le cas par exemple avec le “problème juif”. En 1964, il ne reste plus un juif en Europe. Version officielle, ils ont été déportés dans un coin paumé loin à l’est où le régime les laisse vivre peinards du moment qu’ils se tiennent à carreau. Bon, sans dévoiler le roman, vu que Heydrich, un des principaux artisans de la solution finale, est le bras droit du Führer, on se doute bien que les juifs ont dû prendre super cher.
On pose ici le pied dans le “ils nous cachent des choses”, toutes les saletés que les gouvernements balaient sous le tapis pour ne pas choquer l’opinion. Opinion, qui, il faut bien le dire, fait aussi ce qu’il faut pour éviter le problème. Pas trop réfléchir ni se poser de questions, vive les œillères, la mémoire et la cécité sélectives. Selon qu’on soit dans le 1964 de fiction ou le 2017 réel, on va plutôt se passionner pour l’anniversaire du Führer ou je ne sais quelle télé-réalité. Panem et circenses
Mais voilà, les Allemands ont gagné, donc ils peuvent s’arranger avec les faits, plutôt les arranger à leurs sauces. Bouh, les vilains Germains. Prenons d’autres vainqueurs en 1945, les Alliés aux mains propres, ceux qui éjectent les populations germaniques à coups de pompe dans l’oignon après la guerre. 12 à 16 millions de personnes déplacées, entre un demi-million et un million de morts, un des plus grands “transferts de population” (quel euphémisme…) dans l’histoire mondiale. Silence radio total. Eh oui, quand tu as gagné la guerre, tu peux brandir sous le pif des vaincus les conventions qui interdisent les punitions collectives et les déplacements forcés de population, envoyer dans la foulée des gens se faire pendre à juste titre à Nuremberg… tout en te torchant avec ces mêmes conventions. (Sur le sujet, cf. ma chronique de Rouge armé.)

Ce bouquin appelle à une réflexion sur l’Histoire et ce ne sont pas les sujets qui manquent. Si tu as des gosses, prends leur manuel d’histoire-géo et regarde comment sont abordées les casseroles françaises telles que la colonisation et les guerres de décolonisation, Vichy et la collaboration, le jemenfoutisme face au fascisme italien, à la guerre d’Espagne ou à la crise des Sudètes. Sans tomber dans le complotisme farfelu ni remettre en cause le travail des historiens sérieux, il existe un vrai problème de version officielle mise en avant par les gouvernements (de France ou d’ailleurs, les manuels chinois ou japonais sont au top dans leur genre). Si ce n’était pas le cas, on ne nous bassinerait pas tant avec du roman national, de l’Histoire accommodée en esquivant certains “détails”. Du devoir de mémoire, mais sélective, la mémoire…
Dans le genre sélectif, tiens, on pense aussi à l’éthique réversible. Tu sais, les beaux discours sur la liberté, les droits de l’homme, les Lumières, la démocratie. Les Alliés de Fatherland sont prêts à s’entendre avec l’Allemagne nazie. Ouaip, quand même. Chose qui n’aurait jamais pu arriver dans le monde réel. La preuve, avec les accords de Munich en 1938… ah ben non… Et puis les Américains, dès le 1er septembre 1939… euh, non plus. Enfin, pas grave, tout le monde a fini par marcher main dans la main contre la barbarie. Par la suite, plus personne n’a déconné avec les dictatures et les régimes qui utilisent la Déclaration universelle des droits de l’homme comme papier toilette. Il ne viendrait à l’idée d’aucun politique de pérorer à Paris sur les valeurs libertaires de la République avant de s’envoler pour Riyad vendre du Rafale par paquets de douze, puis vers Pékin pour fourguer des trains. Mais peut-être que je me trompe…

Fatherland déborde son cadre de roman policier avec de l’uchronie dedans. Il incite à réfléchir sur le lien entre la fiction et la vérité, sur l’Histoire qui bascule de la seconde à la première selon qui la raconte, comment et pourquoi. De quoi s’interroger aussi non pas sur les fondements de la démocratie – plutôt chouettes sur le papier – mais sur la façon dont elle se fait bien défoncer le sien, de fondement. Belle et idéale en théorie, mais en pratique, une autre paire de manches, tachées de rouge et de brun.
Dans un monde qui marche sur la tête, où les “gentils” regardent crever les civils, érigent des murs, sortent chaque jour une loi plus liberticide que la veille, nos démocraties ont des tronches de repris de justice… Une sale gueule pour mille ans…

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