Des coccinelles dans des noyaux de cerise

Des coccinelles dans des noyaux de cerise
(Nan Aurousseau)

Un bouquin reçu dans le cadre d’une opération Masse Critique dont on sait tout le bien que je pense. J’ai cru comprendre qu’il était de bon ton de se répandre en remerciements. Sauf qu’il ne s’agit pas d’un cadeau mais d’un échange de (plus ou moins) bons procédés. Donc les courbettes on verra quand les chroniqueurs seront à leur tour remerciés d’avoir fourni leur part de taf, nommément, noir sur blanc, avec une visibilité équivalente à la pub qu’on fait pour tout ce petit monde.
Ceci posé, je tiens à préciser que ce roman a eu droit au même traitement que n’importe quel bouquin chroniqué ici, sans complaisance ou sévérité excessive. Parce qu’il n’y a pas de raison que l’auteur paye les pots cassés du tsoin tsoin promotionnel ou de mon avis sur icelui.

Prêt ? Let’s gode!

Ce roman au titre improbable brosse la vie de François, qui sculpte et peint des coccinelles dans des noyaux de cerise. Un petit malfrat abonnés aux truanderies minables… jusqu’au jour où il décide de se lancer dans un “gros coup”.

Roman noir à la première personne, Des coccinelles etc. nous embarque dans la vie de François, les souvenirs de François, les avis de François qui a une opinion sur tout et souvent pas piquée des coccinelles hannetons. Naviguer ainsi de A à Z dans sa tête et son quotidien permet de bien s’accrocher au personnage (à défaut de s’identifier), avec parfois une sensation de tournis.
Aurousseau balade le lecteur à droite à gauche avec sa formule à double tranchant, toujours à la limite de se retourner contre lui. D’un côté, le procédé sonne juste. Il se passe dans la caboche de François la même chose que dans la nôtre. On est là à faire un truc de tous les jours et paf ! D’un coup, on se laisse aller à une séquence souvenir… on est saisi d’une réflexion philosophico-caféducommerço-fulgurante sur la vie… par association d’idée, nos pensées se font la malle vers des digressions plus ou moins farfelues…
Le roman est construit comme fonctionne un cerveau humain : une ligne directrice principale émaillées d’instants qui partent dans tous les sens. L’ensemble est plutôt bien maîtrisé, cohérent derrière son apparence touffue et découse : le récit parvient à former un tout à partir de ces bribes foisonnantes.
Après, cette (dé)construction qui passe du coq à l’âne peut rebuter les adeptes de récit plus académiques et linéaires. Il y a des moments où on préfèrerait que le roman se recentre sur le présent. Mais ils ont rares, la plupart ont une réelle utilité soit pour construire et capter la psychologie du personnage, soit pour retracer sa trajectoire jusqu’à ce fameux instant présent. Comme le roman est court (200 pages), cette structure fonctionne. Sûr qu’avec un pavé de 500 pages, on serait gavé bien avant la fin.

Plutôt que traiter à part personnages, style et fond, je vais faire un pack groupé. Les trois marchent ensemble. Si vous prenez votre pied sur du David Coulon, du Marc Falvo ou du Céline (Louis-Ferdinand, pas Dion), grands vendeurs de rêves quand il s’agit de condition humaine, vous devriez trouver votre compte avec ces Coccinelles. Tout y est noir et gris. Noir mais drôle. On retrouve un style très direct, très oral, “coup de poing” comme on dit de nos jours (sans être vouloir être vexant, cette expression n’a aucun sens). Personnages à l’avenant, qui forment une cohorte de bras cassés, losers, foireux, laissés pour compte, éclopés de la vie. La cour des miracles du XXIe siècle. Un bouquin très célinien, donc, très Pieds Nickelés qui passeraient de la BD au roman.
Citation pour la route : “Il aimait beaucoup l’opéra Hitler, il voulait en faire construire un dans chaque quartier de Berlin. C’était un mélomane, un chef d’orchestre je crois au départ et après il s’est fait rétamer la gueule par un autre musicien qui jouait de l’orgue, Staline je crois qu’il s’appelait l’autre chef d’orchestre, ils l’ont dit à la télé, les “orgues de Staline”, un Russe avec une grosse moustache.”
L’avis éclairé de François qui se méfie de la musique et des musiciens. On sent le bonhomme à côté de la plaque. Une élucubration comme il en sort souvent, qui m’a bien fait marrer. Le roman en est truffé, ce qui allège l’ensemble et atténue le misérabilisme qui sans cela pèserait jusqu’à la nausée.
J’aime beaucoup les styles oralisants, parce qu’ils sonnent plus juste que la prose littéraire classique, et parce que mine de rien ils demandent un énorme travail d’écriture pour avoir l’air vrais. Tu te dis, c’est facile, suffit de reproduire ce qu’on raconte. Et le résultat ressemble à une rédaction de 6e où toutes les phrases sont construites sur le modèle le plus basique qu’on puisse imaginer du sujet-verbe-complément, avec une formidable pauvreté de vocabulaire, bourrées de ça, de c’est, d’être, avoir et faire à toutes les sauces…
Le style d’Aurousseau passe bien et si je devais donner une note de 0 à 20, je dirais qu’il est bon. Après n’est pas Céline qui veut. Pour prendre l’exemple de la citation supra, les reproches que je pourrais émettre, ben il a peut-être trop bien réussi son coup. On croirait vraiment entendre quelqu’un parler… sauf qu’on se situe dans une forme écrite. A l’oral, on peut s’embarquer dans des phrases interminables, le rythme vient des intonations et des silences qui créent autant d’appels d’air. A l’écrit, faut ruser avec la ponctuation.
Ainsi, le passage que je cite gagnerait à être davantage découpé (point après “qui jouait de l’orgue”), à s’aérer un peu plus grâce aux virgules (après “au départ”) et points de suspension (dans le dernier segment à base de “je crois” et “ils l’ont dit”). Pinaillage de virguleur de mouches qui permettrait au lecteur de ne pas s’essouffler à la lecture de certaines phrases. Dans l’ensemble, le style fonctionne bien. De la belle ouvrage – n’en déplaise aux grammairiens qui n’aiment pas cet emploi populaire parce que féminin.
(Tant qu’à parler grammaire, j’en profite pour signaler un travail éditorial propre : pas repéré de coquilles qui m’aient fait bondir dans mon fauteuil.)

Verdict pour ces Coccinelles dans des noyaux de cerise… Ben bien, bon moment de lecture pour un roman vis-à-vis duquel je n’avais pas d’attentes particulières. Pas une claque, un OVNI, un petit bonbon ou le machin phénoménal du siècle (des trucs du siècle, il en sort douze par mois à lire les uns et les autres). Parce que si on a lu du roman noir, si on a lu Céline, si on s’est tapé les fanas du style gouailleux au ciné ou en bouquins, on se promène en terrain connu. Pas génial, parce que l’adjectif ne veut plus rien dire, galvaudé au possible (du “génial”, il en sort quarante par semaine), mais bien fichu. Un roman noir qui se fraie son chemin à travers le genre et les influences, avec sa patte à lui, sans compilation facile de références. Et qui dépasse le roman de genre lambda sitôt lu sitôt oublié. Une bonne alchimie entre les éléments classiques et les idées propres à l’auteur.

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