Dead Zone

Dead Zone
(Stephen King)

Pour la chronique du jour, saint Godwin, mon boss, voulait que je colle à l’actualité. Parce qu’il aime bien les coïncidences de dates, il m’a laissé le choix entre les élections américaines et le putsch de la Brasserie. Je lui ai répondu : “Mec, vois plus grand ! Je te propose Donald et Adolf pour le même prix.”

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Ceci n’est pas un livre d’Histoire mais une fiction… Pour l’instant.

Avertissement liminaire : je n’ai pas pour habitude de raconter l’histoire d’un bouquin. Cette chronique fera figure d’exception, je vais même spoiler à mort et raconter la fin (en même temps, la quatrième raconte déjà les deux tiers du livre…). Si vous comptez lire Dead Zone et garder la surprise, ne lisez surtout pas ce qui suit !

police-lineDead Zone est une tragédie moderne. Dans le genre écrasé par le Destin et rongé par des choix cornéliens, John Smith n’a rien à envier aux personnages de Sophocle ou Racine. Il se compare lui-même à Hamlet, mister tragique par excellence.
L’idée maîtresse du bouquin paraît simple sur le papier : si tu as le pouvoir de changer les choses, le feras-tu ?  Simple, déjà, c’est vite dit. Les grands idéalistes et théoriciens de la philo qui vivent dans un monde éthéré te parleront d’un oui évident. En pratique, le quidam aux prises avec le monde réel te/se demandera souvent ce qu’il va y gagner.
Après, les choses se compliquent, moitié parce que d’autres facteurs entrent en ligne de compte, moitié parce que King biaise la donne (et non baise la bonne).
Ici, les facteurs sonnent trois fois. Changer les choses implique a) le meurtre, b) ta mort probable, c) une postérité merdique puisque tu passeras pour un assassin et pas le héros qui a “sauvé l’Histoire”. De quoi susciter bien des dilemmes et refroidir des vocations…

Le problème – et la force – de ce bouquin, c’est que King pose la question comme un bourrin.
Si tu pouvais remonter le temps et tuer Hitler, le ferais-tu ?
Très godwinien avant l’heure. Excessif. Limite simpliste. Je veux dire, tuer Hitler, pourquoi pas ? Ça paraît couler de source quand on a deux-trois notions d’Histoire. Règlerait-on pour autant la question du malaise allemand qui a porté les nazis légalement au pouvoir ? Ou celle du franquisme, du fascisme, de l’expansionnisme japonais ? Ou encore la démission globale des démocraties de l’époque, mollassonnes face à la guerre italo-éthiopienne, la guerre civile espagnole, l’Anschluss, les Sudètes, etc. ? Et puis, un autre nazi pourrait prendre la place du nain à moustache, un autre parti d’extrême-droite pourrait prendre le pouvoir ? Et puis qui sait si l’Histoire alternative ne serait pas pire ? Et puis, et puis…
La question reste à bien des égards rhétorique et théorique. Mais elle a le mérite de se poser, avec un paquet d’interrogations sur l’éthique, le destin, la responsabilité, le poids de chacun dans la marche du monde…

Cette question, King l’adresse au lecteur de façon aussi directe qu’évidente. Son personnage s’appelle John Smith, plus monsieur X tu meurs. Une coquille dans laquelle le lecteur n’aura aucun mal à s’installer.
Sauf que voilà, John Smith n’est pas le lecteur. Le gars extraordinaire au sens le plus strict, qui t’oblige à te glisser dans sa peau pour te poser la question et surtout, surtout, à t’en extraire pour y répondre. Sinon, tu finiras comme Un élève doué.
Voilà le problème avec John Smith : on ne peut pas ne pas éprouver d’empathie ni de sympathie envers lui. Il est bon, genre premier prix du concours de bonté, tu ne lui arriveras jamais à la cheville. Parfait, presque trop. Et confronté à un super-méchant. Plutôt qu’un Hitler en puissance, Dead Zone aurait gagné à mettre en scène un antagoniste plus vicelard, artisan d’une politique de fumier moins tonitruante qu’une apocalypse nucléaire. Mieux encore, un président juste incompétent, dont les décisions pleines de bonnes intentions mais foireuses dans leurs résultats mettraient la planète à feu à et à sang. Là, le dilemme moral atteindrait une dimension géniale : faut-il tuer le gars qui n’a rien du Mal incarné et qui a déclenché la troisième guerre mondiale sans le faire exprès ?
Là-dessus, King facilite la prise de décision de John. Une tumeur cancéreuse ne lui laisse que peu de temps à vivre (je parle de Smith, hein, pas de King). Condamné quoi qu’il arrive, il n’a donc plus rien à perdre, la peur de laisser sa peau en passant à l’acte se retrouve évacuée. On en rajoute une couche avec le pouvoir médiumnique de John : il sait. S’il ignore le tour que prendra l’Histoire en tuant Greg Stillson, il n’a aucun doute sur ce qui arrivera en l’épargnant. Le genre de certitude qui aide, faut avouer. Mais moi, quand je me pose la question de savoir ce que je ferais “si”, je n’ai pas comme lui toutes les cartes en main sur l’avenir ou même le présent. Je n’ai pas non plus de cancer pour me forcer la main (bon, ça, je m’en plains pas).
La fin du bouquin, même critique. John en arrive à justifier le meurtre. Mais il foire son coup et ne parvient pas à tuer Stillson, pirouette qui lui permet de garder les mains propres et la sympathie du lecteur. Le dilemme moral aurait sans doute eu plus d’impact avec un héros assassin. On l’aurait aimé pendant 450 pages, avant de se demander si on pouvait cautionner ce genre d’extrémité.

Bon, là, j’ai l’air de chier sur le bouquin à tout critiquer. Ce n’est pas le cas. Enfin si, j’égratigne un peu. Sans parler de faiblesses ou de maladresses, certains parti-pris de King me semblent discutables. Ça n’empêche qu’ils se tiennent dans l’optique du roman. J’ai adoré Dead Zone, le roman comme l’adaptation de Cronenberg.
En dépit d’un affrontement manichéen, la construction des deux protagonistes laisse sur le cul. Ils ne donnent pas dans la caricature du gentil naïf face au méchant qui ponctue chacune de ses phrases d’un rire diabolique. Des figures très tranchées, extrêmes mais dotées d’une réelle profondeur, parce qu’on n’est pas dans un blockbuster à deux balles.
Le cancer de John, s’il constitue un ressort scénaristique un peu gros, reste cohérent dans une perspective kingienne. L’ami Stephen n’a rien d’un auteur à grandes idées désincarnées, il se définit lui-même comme un “écrivain situationnel”. Parce que les réactions, les réponses varient selon qu’on se pose la question au chaud, peinard dans son fauteuil, ou qu’on soit extirpé de sa zone de confort et confronté au problème. Dans le second cas, plus réaliste, tu prends en compte tous les paramètres, ce que tu as à gagner, à perdre, ce que tu es prêt à sacrifier.
Quant à la fin, King n’avait pas tant de marge. Si John était parvenu à dézinguer Stillson, le roman aurait flirté avec l’incitation au meurtre. John “gagne” en révélant la vraie nature de Stillson, qui se planque derrière un gamin pour se protéger des coups de feu. Un final aussi inattendu qu’optimiste : les gens se détournent du Mal quand ils savent à quoi ils ont affaire. Très candide, le King, à l’époque… Il en est revenu, en témoignent ces propos de septembre dernier : “I would have laughed three or four months ago, but I think that Trump has a real shot.” Et il rigolait beaucoup moins.

Par son côté basique, Dead Zone pose une question brute. Quand je parlais de sa force un peu plus haut, elle est là. C’est du brutal, comme dirait l’autre, qui te parachute dans le feu de l’action sans se perdre en philosophie tsoin-tsoin : la question est concrète, il s’agit de tuer quelqu’un, c’est pas rien. Au lecteur ensuite de solliciter ses méninges et d’affiner la réflexion. Ce livre demande un réel effort pour aller au-delà de son contenu intrinsèque.
Et j’insiste là-dessus. On aurait vite fait de prêter à l’auteur des intentions qu’il n’a pas. Par exemple, justifier le meurtre, à plus forte raison le meurtre préventif. On a vu ce que ça donnait à plus grande échelle, le préventif, avec l’invasion de l’Irak en 2003. Saddam Hussein et ses armes de destruction massives (la menace fantôme…), exemple parlant d’un “tuer Hitler” qui part en vrille et dont les retombées positives se font attendre. Guerre civile en Irak, Daesh, Bataclan, bravo les gars, merci du cadeau…
C’est marrant (sic) de voir à quel point ce roman colle à pas mal d’épisodes de la vie politique américaine depuis sa parution. A plus petite échelle, il aborde des questions fondamentales sur les libertés individuelles, les mêmes qu’on se pose depuis un an en France sur les fameux fichés S. Peut-on, doit-on, faut-il, a-t-on le droit de punir quelqu’un pour un acte qu’il n’a pas commis ? Jusqu’où peut-on aller pour préserver des vies et avec quelles conséquences ? Vous avez quatre heures, l’usage de la calculatrice est interdit, le jury autorise la lecture de Philip K. Dick (Minority Report).

“Si Stillson devient président, il aggravera une situation internationale déjà précaire. Si Stillson devient président, il déclenchera une guerre nucléaire.”
Dans une interview au Washington Post, King disait être “mort de trouille” à l’idée d’un Donald Trump président. Peur entre autres de ce qu’il pourrait entreprendre sur un plan militaire.
Maintenant que le verdict est tombé, King va-t-il prendre les armes et offrir à Donald un deuxième trou de balle qui lui clouerait le bec ? Ben non, parce qu’il n’a pas de super-pouvoir de divination et que son truc, c’est plutôt d’écrire. Ses balles, tu les trouveras dans ses livres, dans le portrait critique qu’il dresse de l’Amérique, dans les questions qu’il pose à ses lecteurs du monde entier. Encore faut-il les méditer…
A un journaliste qui lui a demandé s’il comptait écrire un bouquin sur Trump en exercice, King a répondu qu’il l’avait déjà fait : “No, I wrote one called The Dead Zone.” Y a plus qu’à espérer que Stillson reste un personnage de fiction…

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