D’occase

D’occase
(Marc Falvo)

Si je te dis D’occase, tu penses tout de suite à Louis la brocante. Ou à Guillaume et son fameux rasoir. Par association d’idées, tu vas imaginer un bouquin barbant. A quoi je te réponds “que nenni, mon brave”, parce que j’ai pris XVe siècle LV2 au collège.

J’ai hésité à chroniquer D’occase. Pas parce que le roman serait mauvais (si ce genre de considération m’arrêtait, ça se saurait), il est bon et même très bon pour ne pas dire excellent. Plutôt parce qu’il remue pas mal de trucs, des vieux et de plus récents, des couteaux dans la plaie format claymore.
Le monde merveilleux de l’écriture et de l’édition, ou plonger bouche grande ouverte dans une piscine de caca.

On a coutume de dire que l’écriture est un sacerdoce douloureux ou, pour donner dans la métaphore originale, une “maîtresse exigeante”. Donzelle exclusive à laquelle tu consacres tes jours et tes nuits. Une intrigante qui te coupe de tout, famille, amis, couple, contingences matérielles, sens des réalités, jusqu’à la vie elle-même.
C’est pas faux.
Mais loin d’être vrai.
Quand tu écris, tu es écrivain (doctorat en lapalissades obtenu avec les félicitations du jury). Tu ne te prends pas pour de la merde, à toi la tour d’ivoire, les nuées littéraires où tu planes au-dessus de la mêlée. Paré de ce statut et d’une toge de prétention, tu t’en coupes très bien tout seul, des gens et de la vie.
A ta décharge, faut reconnaître que le piédestal sur lequel on place les auteurs a des allures de montagne. Son sommet, à l’Olympe des Lettres, a de la gueule vu de loin. L’idée qu’on se fait de l’écrivain se situe à mille années-lumière de la réalité, un cas d’école pour définir la notion de fantasme (ou de bullshit). Toi, tu as oublié de t’attacher au mât et plongé tête baissée au milieu des sirènes qui poussent la chansonnette nénés à l’air.
Mais tu t’en fous, t’es droit dans tes bottes (qui t’entraînent bien au fond de la baille), t’es un pur. Certes, comme il faut bouffer, de temps en temps, tu te compromets, mais juré c’est la dernière fois. Après, tu arrêtes, promis, croix de bois croix de fer de guerre de tout ce qu’on veut. Fini les corrections sous le manteau, les réécritures des textes moisis d’autres scribouillards moins doués que toi (forcément !). Tu ne joueras plus les nègres littéraires et les écrivains fantômes. Tu feras la loi dès lors que tu seras publié.
Ou pas. Parce qu’il faut continuer à bouffer et que ton premier bouquin peine à remplir la gamelle. Même s’il se vend bien, y a un tel populo à en croquer au passage que tes droits ressemblent plus à des devoirs. Donc tu continues à bricoler en loucedé, à jongler avec les étrons.
Enfin, tu t’en accommodes, “ça fait partie du job”, comme on dit. Ton bouquin est sorti, il trône peut-être en tête de gondole dans les librairies, en tout cas en bonne place dans la bibliothèque parentale. Le plus dur est derrière toi. Oui, un gros truc bien dur que tu vas sentir passer. En vrai, le pire reste à venir.
Avant, tes “confrères” te prenaient de haut. Un type qui écrit sans publier, tu parles d’une blague. Pas sérieux, genre puceau qui débarque en plein milieu d’une partouze d’habitués… Tu l’as bien senti dans les salons où tu glandouillais. La table qui sépare l’auteur du visiteur ne sert pas qu’à poser la camelote et gribouiller des dédicaces. Grande Muraille entre le vulgaire et les Auteurs, qui ne se privaient pas de te rappeler de quel côté tu te situais. Double salto. Maintenant, t’en es. Te voilà introduit dans le cercle. Fréquentable. Quoique traité comme le petit dernier. Une espèce de cousin débile qui ne connaît rien à rien mais qu’on se garde d’éclairer. Un concurrent de plus sur un marché saturé à mort, on va pas en plus t’aider à creuser ton trou. A toi de te démerder pour apprendre à nager dans la fosse septique.
Tu te débrouilles, tu gaffes, tu t’installes comme tu peux. Tu participes au grand concours de bites, bien obligé pour pas finir écrasé sous le poids des ego. A l’occase, t’en croises un moins boursouflé que la moyenne. Il t’offre un Picon, c’est dégueu, tu bois quand même pour faire glisser tes illusions, pas qu’elles te restent trop en travers et t’étouffent. Ce naufragé formidable te met au parfum du fucking système et de ses rouages qui irritent le fondement. Tu découvres qu’on t’a largué à poil derrière les lignes ennemies et, pas de bol, dans un champ de mines par-dessus le marché.
A toi les salons où l’ambiance est aussi familiale que les ventes faiblardes. Et si tu as le malheur de réaliser une bonne journée, tes voisins te reluquent comme si tu avais vendu ton âme au Diable (ce qui est le cas, puisque tu as signé chez un éditeur). A toi les dédicaces dans les espaces culturels des grandes surfaces entre le 694e volume de Naruto et la bio d’une chanteuse de J-pop à gros seins (ou Musso et Loana si tu préfères de la référence plus francophone). Tu galères à fourguer ton machin, t’es moins attractif qu’une promo sur le PQ. T’hésites à t’ouvrir les veines là tout de suite. Ça boosterait les ventes, en plus t’aurais une paix royale et même à titre posthume tu ne cracherais pas dessus.
Bien sûr, tout le monde, enfin la poignée d’égarés que t’intéresses, n’a qu’une question à la bouche : le deuxième, c’est pour quand ? Tu sors un bobard, tu bosses dessus alors que t’as pas un pet de début d’embryon d’idée. Tu veux surtout que ça s’arrête. T’en as marre de passer l’essentiel de ton temps à tapiner.
Après quelques semaines à ramer dans le yaourt, tu découvres que pute est un métier comme un autre, qu’il s’apprend et que t’es doué. Le roi de la sucette, t’avales en prime, un génie de la péripatécriture ! Ta came s’arrache, t’as réussi ton coup !
Sauf que tu ne peux plus te regarder dans une glace.

Petit entracte avant d’attaquer la chronique.

Donc D’occase.
L’histoire d’un écrivain qui vient de sortir son premier roman. Il découvre le monde merveilleux de la prostitution littéraire. Il n’a aucune idée de ce qu’il est censé faire. C’est pas la joie.

Commençons par enfoncer les portes ouvertes. Quand un auteur met en scène un personnage écrivain, faut pas s’étonner si le récit a des accents autobiographiques (expression un peu conne, je te l’accorde, vu qu’autobiographique s’écrit sans accent). Certaines scènes, je pense en premier lieu à la dédicace en supermarché, sentent le vécu. D’occase pourrait être rangé avec les témoignages de guerre, entre les tranchées de papier et le Vietnam des espaces culturels.
Si tu es auteur en herbe et que tu cherches des conseils d’écriture, je te renvoie au bien nommé Ecriture de Stephen King. Et si tu veux savoir ce qui t’attend une fois ton bouquin sorti des presses, D’occase t’en donnera un aperçu édifiant. Comme mon intro mais en mieux, parce que Falvo écrit bien, lui. Mine de rien (festival des expressions à la gomme…), ce roman a valeur de guide de survie en milieu littéraire. Un manuel, une bible. Loin de l’image éthérée de l’écrivain, du côté glamour, gloire et beauté, il dépeint l’envers peu reluisant du décor. L’auteur qui rame, les séances de dédicace où tu t’ennuies à crever, les compromissions alimentaires, les doutes, la solitude.
Ah, la solitude de l’écrivain… Non, pas “ah” en fait, c’est un putain de lieu commun. Sauf qu’entre les mimines de Falvo, le cliché dépasse le stade du Wanderer über dem Nebelmeer (que j’ai toujours imaginé en train de pisser dans l’eau). D’occase ne se limite pas à une autobio pleine de moi-je et d’auto-apitoiement. Comme avec Céline, on serait bien en peine de démêler la réalité de la fiction. Pour quoi faire de toute façon ?… Et comme avec Céline (bis), le je déborde sur le nous.
Cet auteur paumé, dichotomisé entre l’envie d’être unique et certaines aspirations à la normalité, pourrait être n’importe qui. Il rêve de bonheur, comme tout le monde. Il a envie de profiter des bons moments en famille, entre potes, avec sa nana, rien d’extravagant. Mais il foire souvent le coup. Soit parce que l’écriture l’obnubile au point qu’il loupe le coche. Soit parce qu’il n’a aucune idée de ce qu’il doit faire. Un cercle vicieux, puisque faute d’avoir le mode d’emploi de la vie, il se réfugie dans l’écriture, bonne justification pour se poser à l’écart, bonne excuse pour être à côté de la plaque. Et bon plan pour passer à côté de l’existence.

“Un auteur peut pas toujours écrire, faut aussi vivre quelquefois.” Une phrase qui résume bien la quête du personnage. Et tu noteras qu’elle fonctionne avec n’importe quelle forme d’aliénation (surtout le travail en fait). Les questions que se pose ce “jeune mec dont le nom ne nous dira rien”, on se les pose tous. Ou en tout cas on devrait. Ce gus ne se résume pas à une version romancée d’un Falvo jouant les Narcisse. Il y a en lui quelque chose de commun à tous les lecteurs : les doutes, l’improvisation constante, les désillusions, les réussites qui te pètent au nez, les échecs qui te font rebondir…
Falvo peut se permettre de déblatérer de la grande phrase sur la condition humaine sans avoir l’air de pontifier comme un vieux con. Parce que son (anti)héros, c’est tout le monde et n’importe qui. Raison pour laquelle on l’aime bien, même quand il se comporte comme un trou du cul (et ça, c’est narcissique).
“Et est-ce qu’il existait en fait, ce fameux coin tranquille qu’on cherchait tous ? (…) Est-ce qu’au fond, ce monde n’était-il pas un vaste coin tranquille peuplé d’anxieux et de jaloux ?” Bon ben, si ça c’est pas de la phrase à portée universelle, je ne sais pas ce qu’il te faut.
D’occase te raconte une vie bien spécifique et en même temps la vie de monsieur tout le monde.

Tout ça pour lever une gonzesse… En temps normal, les quêtes du bonheur et les amourettes ont tendance à m’endormir au bout de quatre lignes. Falvo, lui, avec cette romance célinienne teintée de Djian, a su me maintenir éveillé, des questions plein la tête. Entre “l’ennui, le désespoir, le mépris, et l’infinie désillusion” que je repique de la quatrième de Crocodiles, le cynisme, la dérision, l’humour, D’occase a beaucoup de choses à raconter.
En vrac souvent.
Le gars Falvo te raconte une histoire, tu l’écoutes. Tu ne sais pas où il t’emmène, tu n’es pas sûr qu’il le sache lui-même. D’occase sonne juste, c’est tout ce qui importe. Une justesse qui doit beaucoup à la spontanéité du style, très oral et décontracté (cf. ce que j’en disais sur Série B, ça m’évitera de me copier/coller).
Le récit peut donner l’impression d’un foutoir qui part dans tous les sens. Un coup une dédicace, un coup du bricolage entre potes, une autre fois une virée à la montagne. Succession de saynètes avec de l’ellipse à foison entre deux, qui d’ordinaire vaudrait une belle gueulante sur le côté décousu.
Pour l’occase, non, parce qu’il m’a payé cher pour une bonne critique. Déjà, parce que suivre le personnage minute par minute deviendrait vite chiant. On s’en fout de savoir qu’entre telle et telle scène il a vu Machin, lavé ses caleçons, écrit trois pages… On le devine au chapitre suivant sans avoir besoin de le raconter. Ensuite, parce que cette déstructuration reflète le quotidien du personnage. Paumé dans sa vie en particulier et l’existence en général. Qui voit son petit monde bouleversé (sa sœur entre dans l’âge adulte, ses rêves d’auteur face à la réalité, son premier vrai grand amour…). Et qu’avait de toute manière pas une vie structurée à mort. Enfin, parce que Falvo te raconte l’histoire d’un mec. Et sa vie comme la tienne, c’est juste un enchaînement de journées, d’anecdotes, de périodes sans transitions chiadées comme dans une dissertation.

D’occase, un bouquin à ne pas rater et qu’en est une, d’occase. Il vaut le coup qu’on y mette le prix du neuf (vanne que Falvo a dû entendre 2672 fois, mais je n’ai honte de rien).

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