Critiques express (3) Grande Guerre

grande-guerreA titre exceptionnel, je range mon nez rouge. Ou plutôt je le troque pour un tablier. On va parler boucherie à l’occasion de l’Armistice.

le-feuLe Feu
(Henri Barbusse)

Sans doute le meilleur “roman” sur la Grande Guerre. Avec un paquet de guillemets vu la masse de recherches et la part d’autobiographie. Une documentation de première main puisque Barbusse passe les deux premières années de la guerre dans les tranchées. Il sait de quoi il parle.
Le récit est très direct, “coup de poing” dirait-on aujourd’hui, très cru aussi bien dans ce qu’il décrit que dans la façon de le faire. L’argot des tranchées n’a pas que vocation à enrober le récit d’authenticité, c’est la langue de ceux qui ont passé assez de temps avec les pieds dans la merde pour s’économiser les artifices d’une bienséance hypocrite.
Réaliste et minutieux, Le Feu dépeint l’enfer des quatre éléments déclenchés par un cinquième, l’Homme (Mila Jovovitch n’était pas née). La pluie, le froid et surtout la boue, qui aurait pu lui donner son titre tellement on patauge dans un monde de gadoue. Enfin, le feu. Celui d’une guerre qui se donne les moyens. Moderne, totale, inédite. Entre les escouades pulvérisées par l’artillerie et les charges à la baïonnette, les poilus (les nôtres comme ceux d’en face) découvrent la modernité et retrouvent le Moyen Age.
Une boucherie d’une autre trempe que les “grands” films de guerre, qui te balancent des discours patriotiques justificateurs, de la violence esthétisée “qui rend bien à l’écran”, sur fond de musique héroïque et pompière.
Barbusse, la guerre, la vraie. Et il la déteste.
“Honte à la gloire militaire, honte aux armées, honte au métier de soldat, qui change les hommes tour à tour en stupides victimes et en ignobles bourreaux.”

la-main-coupeeLa main coupée
(Blaise Cendrars)

Suisse mais pas neutre, Cendrars s’engage au début de la guerre dans la Légion étrangère. Les deux régiments de marche qui le voient passer dans leurs rangs sont anéantis ou à peu près. Il y laissera la moitié d’un bras et un paquet de copains.
La main coupée, comme tous les récits de la Grande Guerre par ceux qui l’ont vécue, évoque les tranchées, l’horreur, la peur, les bestioles, la boue, la flotte… Et la mort, bien sûr, celle qu’il faut affronter en face au moment de l’assaut, celle aussi, plus insidieuse, qui peut te tomber dessus à l’improviste pendant les moments de calme ou les patrouilles.
Mais pas que. La main coupée, c’est une galerie de portraits, une chronique d’anecdotes de la vie au front. Non sans humour, Cendrars se laisse aller au pittoresque, au cocasse, à l’absurde, à la poésie… ce qui fait d’autant mieux ressortir l’horreur du reste. On oscille entre réalisme et surréalisme devant le système D de ces poilus qui improvisent tout avec n’importe quoi. Cendrars ne se gêne pas dénoncer le merdier qui règne au sein de l’armée française et retombe comme toujours sur le combattant en première ligne.
“Peut-être qu’à un échelon supérieur, quand tout se résume à des courbes et à des chiffres, à des directives générales, à la rédaction d’ordres méticuleusement ambigus dans leur précision, pouvant servir de canevas au délire de l’interprétation, peut-être qu’on a alors l’impression de se livrer à un art. Mais la fortune des armes est jeu du hasard.”
Par son ton et sa focalisation sur les portraits, La main coupée se définit comme le roman de l’humain dans un contexte inhumain. L’armée est une grande famille, dit-on souvent. Dysfonctionnelle, faudrait-il ajouter. En tout cas, l’attachement entre frères d’armes est perceptible, l’hommage aux camarades tombés sincère, la compassion réelle. Sans envolées dégoulinant de pathos patriotico-lyrico-pouet-pouet sauce Hollywood. Un hommage simple et juste.
“C’était le printemps. Il n’y avait pas tout à fait un an que nous étions soldats, nous, les plus vieux, et déjà nous avions appris à désespérer de tout, nous, les survivants. Environ 200 hommes avaient défilé dans mon escouade. Je ne croyais plus à rien. Mais qu’il me semblait bon… vivre !”

cavalier-allemand
Pour citer les historiens en mal d’inspiration, “entre tradition et modernité”.

Si le sujet vous intéresse, quelque références supplémentaires :
– Louis-Ferdinand Céline : Voyage au bout de la nuit
– Maurice Genevoix : Ceux de 14
– Ernst Jünger : Orages d’acier
– Erich Maria Remarque : A l’Ouest, rien de nouveau
– Roland Dorgelès : Les Croix de bois
Liste non exhaustive…

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