Créature du miroir

Créature du miroir
(Jess Kaan)

J’avais acheté Créature du miroir aux Halliennales. Après lecture, ce bouquin confirme une grande loi de l’univers : s’il n’y a pas de bon young adult, il existe d’excellents romans jeunesse.

Même si j’ai passé l’âge depuis un bail, je n’ai pas eu l’impression de perdre mon temps en lisant Créature du miroir, roman intelligent, bien construit, bien écrit et plein de surprises.

Ludwik et Aleksandre Marlières sont des gamins “ordinaires”, comme ils le disent eux-mêmes. Et juste ordinaires, point. Ils n’ont pas de super pouvoirs cachés, d’aïeuls royaux camouflés dans leur arbre généalogique, de prophétie apocalyptique accrochée aux basques ni de Grand Destin Pompier qui les prépare à sauver le monde à grand renfort de majuscules. Des gosses normaux, avec les préoccupations de leur âge, des forces et des faiblesses.
Si la vie ne les a pas épargnés (père décédé, mère souvent absente parce qu’elle doit trimer comme une malade, histoires à l’école…), Kaan reste dans les limites du raisonnable et du crédible, sans surenchère à la Rémi sans famille (si vous voulez traumatiser vos gosses, offrez-leur l’intégrale du dessin animé).
Ces personnages sonnent juste, premier point positif. Et dans la catégorie juste mesure, la plume de Kaan épargne au lecteur des chapitres entiers d’introspections consternantes. Il en dit assez pour construire ses personnages, créer une empathie avec eux, sans s’embarquer pour autant dans de longs dialogues soporifiques en mode Calimero. Les auteurs de young adult devraient en prendre de la graine pour apprendre à maîtriser leur logorrhée pleine de pathos facile et de lieux communs.
Les personnages secondaires obéissent à la même démarche. On retrouve les types classiques : la brute (Sullivan), les meilleurs potes (Hugo et Matthew), la princesse et sa camériste (Shana et Ophélie), le rival (Jean-Félix), la mère, le méchant sorcier… Kaan n’étant pas une grosse feignasse, il ne limite pas sa galerie à un défilé de figures littéraires creuses. Chacun possède une identité, un background, une utilité dans l’histoire. De vrais personnages.
Créature du miroir m’a rappelé m’a grande période jeu de rôle, les guerriers, mages et voleurs, les PNJ qui marquaient les joueurs… ces mêmes joueurs qui échaffaudaient d’une seconde à l’autre des plans farfelus, audacieux ou débiles… les jets de TOC et SAN… Toute ma jeunesse. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai apprécié ce bouquin, même si je n’appartiens pas au public cible : le parfum de nostalgie.

TOC et SAN sont dans un bateau.

Histoire de la jouer cohérent, je vais commencer par la fin. En vitesse pour ne pas spoiler : si le dénouement est classique (affrontement gentils vs méchants), l’épilogue est inattendu. Il m’a bien surpris, moins… plus… enfin différent de ce que j’imaginais comme fin jeunesse. Ce qui la rend excellente. Certains réclament une suite pour connaître le “oui mais après”. WTF ? Surtout pas. L’histoire est bouclée, point. Réussir une fin à la fois fermée et ouverte, faut pas gâcher. La vie des personnages après, à chacun de l’imaginer. Faites travailler vos méninges, inventez, n’attendez pas après l’auteur, il a livré sa part de taf, chacun son tour de bosser.

Niveau construction, Kaan joue sur trois lignes temporelles : une contemporaine qui occupe les deux tiers du livre, une dix ans plus tôt, la dernière au XVIIIe siècle. Mais c’est pas trop compliqué ? Ben non. Jeune lecteur ne signifie pas crétin. D’autant que le jonglage entre les époques reste clair et cohérent.
L’esprit kaanien imprègne ces trois périodes. On y croise des nobles qui se croient au-dessus de tout, des possédants qui se la pètent, des petits qui se font encore et toujours broyer. Le choix des périodes de crise (années 1780 et époque actuelle) n’a rien d’anodin quand on connaît la place qu’occupent le social et l’humain dans les textes de Kaan (et si tu ne la connais pas, cf. mes autres chroniques : Fissures Noires, Investigations avec un Triton et Le Label N).
Des contextes réalistes – donc durs parfois. On dit souvent “la vraie vie, c’est pas comme dans les livres”. Avec Kaan, les livres sont comme le monde. Créature du miroir me paraît un bon livre de transition vers des lectures plus adultes, avec moins de licornes et de lapins qui parlent (ce qui ne veut pas dire faire l’impasse sur le fantastique ou le merveilleux).
Ces lectures, on les trouvera chez Poe ou Lovecraft, par exemple, des incontournables cités dans le roman. Le found footage sous la forme d’un journal hérité du passé – ici le manuscrit de Villetanneuse – est d’ailleurs une composante récurrente des histoires lovecraftiennes. J’ai souvent pensé à Stephen King aussi. Ça pour les affrontements entre gamins et le Mal qui resurgit du passé, Bazaar pour Le Palais du Locci, Stand by me pour une anecdote liée à l’enfance d’un des personnages, La saison des pluies pour une vanne sur les averses de crapauds buffles. Après, comme je disais plus haut, à la différence des auteurs YA, Kaan n’a rien d’un foutriquet qui se contenterait de piller et compiler pour vomir une histoire-clone sans âme et bourrée de clichés.
Créature du miroir est mon quatrième Kaan, il n’a rien d’un ersatz de King ou Tartempion. J’y ai retrouvé les mêmes éléments que dans ses autres bouquins, adaptés à du jeunesse mais témoins de cette patte kaanienne (adjectif pas accepté au Scrabble).
Il s’agit bien ici d’adaptation. Pas comme d’autres qui se lancent dans le jeunesse (ou pire dans le YA), parce que ça se vend bien, en neuneuisant leur propos. Kaan n’abaisse pas son niveau. Les personnages collent à la tranche d’âge visée pour d’évidentes raisons d’identification, mais ils ne donnent pas l’impression de coquilles opportunistes fourrées avec tout ce qui plaira. Le style est plus accessible, sans les néologismes dont Kaan raffole (et moi aussi), mais reste très au-dessus d’un basique sujet-verbe-complément trempé dans une pauvreté de vocabulaire affligeante. Très bon niveau d’écriture, exigeant avec le lecteur… donc enrichissant. Il y aura sans doute une paire de mots qu’un jeune lecteur devra vérifier dans un dictionnaire. Et c’est très bien. Ça sert à ça aussi la littérature jeunesse. Apprendre, l’air de rien.

Que ce soit sur la langue, le monde, les autres, soi, le travail des méninges et de l’imagination, voilà ce qu’on est en droit d’attendre d’un roman jeunesse, de la littérature tout court en fait : apprendre quelque chose. Les personnages sympas, les belles histoires pleines d’aventures, les jolis zunivers, certes oui, il s’agit de composantes indispensables, mais elles ne font pas tout et ne mèneront pas loin sans une démarche qui vise à enrichir le lecteur.
Créature du miroir contient tout ça, sous une forme digeste et agréable. Du très bon fantastique-épouvante (enfin épouvante, parents ne fuyez pas ! frissons, si vous préférez). C’est pile le genre de bouquins que j’adorais quand j’étais gamin et qui me parle encore à mon âge vénérable. Je viens de me payer une cure de jouvence de trente ans !

2 pensées sur “Créature du miroir”

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