Carnet de bord : Abbeville 2017

Parachuté derrière les lignes ennemies sans même une boussole ou un slip de rechange. Deux jours de mission commando au Salon du livre et de la francophonie d’Abbeville, à me nourrir d’orties et pêcher l’alligator à mains nues. Entre patrouilles armées jusqu’aux molaires et “animals” mutants porteurs de la peste, un week-end pas de tout repos.
Et je n’invente rien !

La vie est pleine d’imprévus et de sentences qui te disent que la vie est comme ceci ou comme cela. Du côté des premiers, ce week-end ne fait pas exception à la règle – c’est le principe d’une règle, en même temps – mais j’ai un mot d’excuse signé par ma mère. Bilan, visite splittée en deux temps (trois mouvements).

Premier volet, samedi après-midi une fois expédié un déjeuner frugal – émincé d’alligator sur son lit de racines séchées. Objectif : prendre la température. Il s’agit bien sûr d’une image, je ne me promène pas en plantant un thermomètre dans le rectum des uns et des autres.
La météo, aussi maussade qu’un agent secret israélien, n’incite pas à traîner ses guêtres dehors. Je n’ai pas de guêtres de toute façon. Je pousse la porte, des fois que le mention “tirez” mentirait. Peine perdue, elle dit vrai.
Dans le hall, accueil cordial… même si la question “vous venez pour le salon du livre ?” me semble superflue. En fait non, je venais pour une partie de jokari, mais comme j’ai oublié ma raquette, ma balle et mon élastique, je me rabats sur les bouquins et les auteurs.
Pas affluence à l’heure où je me pointe. Peut-être que les gens en sont encore au café ou à leur troisième digestif. Faut dire, je débarque super tôt, dans le peloton de tête des visiteurs. Mon ticket d’entrée porte le numéro 13, un signe des dieux sans doute. Au moins, le calme règne, formidable pour un type comme moi qui n’aime ni le bruit ni la foule (mais passe ses week-ends dans des manifestations publiques, vive le paradoxe…).
Rapide tour d’horizon, le salon continue sur la thématique “richesse et diversité” pour sa deuxième édition. Ecrivains, illustrateurs, calligraphes… roman, poésie, BD… polar régional, histoire locale, romance, fantasy, young adult (ainsi que son opposé le very antediluvian old débris)… Ateliers pour les gamins, lectures, conférences… Et des invités du bout du monde via une délégation québecoise. Pour tous les goûts, tous les styles, tous les âges. Sur ce point, le salon d’Abbeville est une réussite. En dépit de son jeune âge, il n’a rien à envier à d’autres salons généralistes bien installés comme l’excellente Nuit des Livres d’Esquelbecq.
Seul hic, le même que l’an dernier : l’achat des bouquins. J’en parlais ici. Un exemplaire sur la table de l’auteur au lieu de l’habituelle demi-douzaine dans laquelle tu pioches. Si tu le veux, faut aller au stand du libraire, le trouver au milieu des deux cents piles, le payer, retourner le faire dédicacer. Tu multiplies les allées et venues… en tout cas sur le papier. En pratique, ça gave et ça divise d’autant les achats. J’ai passé mon temps à entendre a) les auteurs expliquer ce système farfelu aux visiteurs et b) iceux répondre qu’ils allaient continuer leur tour du salon et repasseraient ensuite. Sauf que beaucoup ne repassent pas. Soit ils ont oublié, soit l’impulsion d’achat est passée, soit ils ont trouvé autre chose en cours de route… Un excellent système si tu ne veux pas vendre de livres. Dans le cadre d’un salon, mon avis sera le même que celui de Karadoc sur le pain de Guethenoc.

Abbeville, place de l’hôtel de ville (photo non retouchée, cela va de soi).

Mon épisode I du samedi, plus fort que La menace fantôme. Pas bien difficile, tu me diras, la qualité de ce film étant aussi fantomatique que son titre.
Parti saluer Sophie Jomain, j’ai squatté un long moment sa tablée. Celles et ceux qui rongent leur frein ou leurs ongles de pieds en attendant la sortie du dernier Felicity Atcock pleureront en apprenant qu’ils auraient dû faire le déplacement : Les anges voient rouge était disponible.
A droite de Jomain, Marie-Laure Barbey-Granvaud, déjà rencontrée aux Halliennales. J’ai enfin pu feuilleter la version illustrée par ses soins de Les étoiles de Noss Head. Magnifique. Edition grand luxe en plus : couverture rigide, papier glacé, des tonnes d’illustrations. Tout ça pour le même prix qu’un broché classique (ce qui tend à démontrer qu’un bouquin standard est surtarifé et une belle arnaque de la part des éditeurs).
De l’autre côté, Enel Tismaé, que je ne connaissais que de nom. Lauréate du prix littéraire du salon, excusez du peu. Une récompense décernée par des jeunes de la Mission locale, donc plus en phase avec la réalité des lecteurs – seuls jurés légitimes – que les prix échangés entre professionnels où tout n’est qu’affaire de copinage et fellations.
Un trio que je qualifierais d’éminemment sympathique si j’étais du genre à utiliser des adverbes en -ment.

Dimanche, retour du fils de la vengeance de la mort qui tue. Mon ticket porte cette fois le matricule 616, le presque chiffre de la Bête. Je précise que ce nombre ne renvoie pas au tarif – l’entrée est gratuite – mais au décompte des visiteurs. A vue de pif, le salon devrait atteindre son millier de badauds sur l’ensemble des deux journées.
Au cours de ma tournée, j’apprends que Jean-Christophe Macquet cherche un éditeur pour une uchronie avec de la peste, des Aztèques et des Mongols. Joueur de Crusader Kings II à mes heures, je suivrai cette affaire de très près, ça me rappellera quelques batailles épiques en Catalogne et en Sibérie. Toi qui me lis, si tu es éditeur, c’est le moment de briller.

CK II, une certaine vision de l’Histoire…

Chez Léo Lapointe, j’embarque Le planqué des huttes (collection historico-policière 14-18 des éditions Pôle Nord). Le fringant moustachu me parle de Marius Jacob et de la naissance d’Arsène Lupin. Macquet m’avait fait le même coup avec Emile Dubois quand il m’avait vendu Un Américain sur la Côte d’Opale (que je conseille aux amateurs de romans policiers à ambiance lovecraftienne). Faut croire que j’ai une tête qui pousse à évoquer les anarchistes de la Belle Epoque… Boutade mise à part, c’est toujours un plaisir d’apprendre des anecdotes historiques et littéraires.
Plus loin, Patrice Juiff m’apostrophe au sujet de ma barbe (mais sans me déballer la biographie de Marx ou Bakounine). On discute pilosité faciale et goûts littéraires. Je manque de me laisser tenter par son roman Tous les hommes s’appellent Richard. Et puis non. Et puis quand même je me dis que j’aurais dû. Enfin je pourrai toujours le choper en librairie ou dans un autre salon, c’est pas comme si se procurer des bouquins relevait de l’exploit olympique.

Peu d’achats pour moi au final, mais parmi les bouquins susceptibles de me plaire, j’en avais déjà pas mal que je n’allais pas racheter en double juste pour le plaisir de faire marcher le commerce (Macquet, Thelen, Jomain…). Ma mère, elle… Oui, alors quand je parlais de mission commando en début d’article, j’ai “un petit peu” enjolivé, on ne voit pas souvent les forces spéciales chapeautées par môman sur le terrain. Mais oh ! je suis un cas à part ou pas ?… Ma mère, donc, s’est lâchée : une douzaine de livres  dans la besace ! Si tout le monde en achetait autant que nous, tous les auteurs pourraient arrêter de vendre leurs reins pour bouffer. Par contre, niveau consommation de papier, il ne resterait plus un arbre sur la planète.
En tout cas, Abbeville 2017 était un beau salon, riche en rencontres, en échanges et en rigolade. Je reviendrai, comme disait l’autre.

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