C’est Baudelaire qu’on embaume

C’est Baudelaire qu’on embaume
(Michaël Moslonka)

Après Toutankhamon, Lénine et Luc Mandoline, au tour de Baudelaire de connaître les joies de l’embaumement.

Une claque ! une pépite ! un OVNI ! Véritable page-turner, ce roman sans concessions au style coup de poing et au rythme haletant est très addictif et s’impose comme un coup de cœur !
Sproutch ! couic ! boum !
Maintenant que l’Invincible Armada des formules bateau s’est abîmée sur les récifs du mauvais goût, attaquons-nous à ce Baudelaire couvert de bandelettes.
Moslonka, je l’avais rencontré à Envie de Livres, mais sa plume me restait inconnue. Si j’avais une rubrique “découvertes”, je rangerais cette lecture dedans. Pas d’attentes particulières à l’ouverture du bouquin… et une bonne surprise au final.

C’est Baudelaire qu’on embaume est au polar ce que Sacré Graal est au film de chevalerie : une œuvre décalée.
Cinq vieux avec un exemplaire des Fleurs du Mal dans un cercueil contactent un ancien fossoyeur qui refile le bébé à un ex-flic hanté par un fantôme.
Voilà pour le pitch, comme disent les amateurs de brioche et de quatrième paraphrasée.
Bienvenu dans un monde normal. Enfin, si tu t’appelles Ionesco ou Beckett. A défaut de cantatrice sans un poil sur le caillou ou de Godot qui tarde à montrer le bout de son pif, le nœud du problème est ici Baudelaire (dit Charlie La Défonce pour les intimes). Pas le poète lui-même vu qu’il est déjà mort et embaumé depuis belle lurette… mais quand même un peu à travers son bouquin le plus connu.
Ça ne s’invente pas…
Décalé, disais-je en grand adepte de l’auto-citation, ce qui rend le roman inclassable. Parce qu’il raconte l’histoire d’un détective qui mène une enquête, on le rangera par commodité en polar. Roman policier mais pas que… comme on dit chez Lajouanie (sauf que le bouquin est publié par Fleur Sauvage et que la référence se tire une balle dans le pied).
Si tu prends la tonalité globale, tu souris souvent en cours de lecture. Pourtant, il ne s’agit pas d’une comédie, vu la dose de noir et de mélancolie qui baigne certains chapitres. On se situe, comme annoncé en quatrième, dans le “croquignolesque”, logique pour une enquête menée par un trio de pieds nickelés. Un peu comme C’est arrivé près de chez vous. Tout le monde a retenu les passages rigolos de ce film qui n’est pas une comédie mais une réflexion sur la violence, la télévision, la relation entre médias et sordide, etc.
Ici, même combat. Tu te marres, mais le roman n’appartient pas au registre comique stricto sensu. Quant au polar, il tient du prétexte, l’enquête en tant que telle passe au second plan.
De la même façon qu’il louvoie dans le ton, le texte balade le lecteur d’une scène l’autre sans qu’il y ait toujours de fil conducteur apparent. Dialogues surréalistes entre le détective Blacke et son binôme fantôme, flashback sur la vie des petits vieux, enchaînements d’événements aussi improbables que délirants… Tu te sens comme Corynne Charby, une boule de flipper, qui roule, qui roule (ou comme son parolier pris, semble-t-il, dans les tourbillons du LSD…). Mais on aurait tort d’y voir un big bazar sans queue ni tête. La différence entre absurde et festival du n’importe quoi tient à la maîtrise. Le fil conducteur existe, il n’a juste pas besoin d’avoir les dimensions d’une grosse ficelle. Tu sens bien ici qu’il ne s’agit pas d’un délire d’artiste “c’est déconstruit, donc c’est génial” ni d’une faiblesse dans l’écriture qui verrait la créature échapper à Moslonka et partir dans des directions foireuses.
L’absurde fait sens.
(Phrase que l’on ne manquera pas d’assortir de la mention “vous avez quatre heures”.)

Le cœur du bouquin, ce sont ses personnages. Tu vas me dire que dans un roman la chose n’a rien de révolutionnaire. A quoi je te répondrai dans un premier temps “en effet”, suivi de “la prochaine fois que tu m’interromps, je te jette aux tigres”.
Une galerie pas piquée des vers, croquée avec beaucoup d’humour… et pas mal de noirceur aussi, même si on croise assez peu de vrais méchants. Les pedigrees pas racontables ne manquent pas, on en dira autant des répliques pleines de cynisme, et pourtant… Des gens au bout du bout, pas mauvais en soi pour la plupart, mais qu’ont morflé jusqu’à péter les plombs, fait les mauvais choix, rencontré les mauvaises personnes, traîné au mauvais endroit au mauvais moment (si tu arrives à battre le score de répétitions que je viens de réaliser, chapeau !). Des trajectoires erratiques qui nous ramènent aux boules de flipper (voilà qui plaira aux zoophiles fantasmant sur les dauphins).
Derrière ce cynisme que je mentionnais, présent dans au bas mot les trois quarts des dialogues, se dessine en négatif une profonde humanité, dans tout ce qu’elle a d’absurde, de brisé, de touchant, de beau et monstrueux à la fois. Du pain bénit pour les récupérateurs, exploiteurs, idéologues de tous bords, égratignés par quelques phrases bien senties de critique sociale.

En Guise de conclusion, pour citer Henri le Balafré (1550-1588), un roman inattendu qui fera sortir de leur zone de confort les amateurs de polars classiques. Une bonne chose pour éviter de s’encroûter dans des lectures qui tournent en rond voire à vide.
Une belle plume par-dessus le marché, ciselée et construite à l’ancienne, la poussière et la naphtaline en moins. Moslonka mixe à merveille le old school et le moderne, joue des figures de style comme moi aux Lego quand j’étais petit. Le tout sans donner dans le phrasé qui se veut littéraire et n’accouche que de prétention mal placée.
Du bien tourné, du qui change, maintenant on veut du à l’ail.

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