Ahriman

Ahriman
(Gwenn Aël)

Après Batman, Léguman, Saroumane et Super Gonzoman, Ahriman rejoint le club des Mânes.

Pour faire court, Ahriman est le Satan du zoroastrisme. Il représente le Mal, la nuit, les ténèbres, le mensonge, l’illusion et Manuel Valls. Figure récurrente de la pop culture, on le croise aussi bien dans les jeux (Prince of Persia, WH40K, Final Fantasy) que la littérature (Byron, Philip K. Dick, Henri Lœvenbruck) ou la musique metal.
Ahriman est aussi connu – enfin, façon de parler – pour son grimoire, le bien nommé Grimoire d’Ahriman. Pas la peine de le commander chez ton libraire, ce bouquin n’existe pas. Enfin, si, d’une certaine façon. Tout comme le Necronomicon “existe” à travers l’œuvre de Lovecraft, son impact dans l’imaginaire collectif et son héritage dans la pop culture. Mais il n’est pas réel pour de vrai.
Recherches faites – parce que oui, une chronique, c’est la chasse aux infos pour pas raconter des conneries –, 9 sites sur 10 te ressortent le même copier/coller de Possession, un ouvrage de Pierre Bellemare, spécialiste mondial de l’occultisme (ou pas…). Je ne dirai rien sur la paternité douteuse de l’ouvrage, la mention de deux co-auteurs (sic) parle d’elle-même. Par contre, je cherche toujours sur quelles sources s’appuient Pierrot et ses sbires…
Aucune mention du grimoire antérieure à 2007 sur le oueb francophone. Peut-être parce que Fillon n’avait pas encore inventé Internet, trop occupé à répartir l’argent de poche familial. Relative vogue du bousin depuis 2010, sans doute grâce à la méthode Coué : à force de photocopier le même extrait fantaisiste, la routourne a tourné. Le web en étranger ne se montre pas davantage disert, rien en anglois ou en germain. L’ouvrage soi-disant “légendaire” – au sens célèbre – l’est dans son acception la plus littérale : il relève de la légende, du pipeau.
Déjà, l’objet serait maudit, ce qui en soi nous catapulte dans le nawak. Ensuite, une sorcière qui s’appelle Ahriman en Europe du Nord ou de l’Est au IXe siècle… A l’époque, devait y avoir environ zéro personne avec des noms perses dans la région. Enfin, le IXe siècle justement, pour trois raisons. D’une, il serait plus logique qu’un ouvrage de sorcellerie persane apparaisse en Europe à partir du XIIe siècle, quand démarre la vogue des traductions de l’arabe (Jean-Patrice Boudet, Entre science et nigromance). Je serais d’ailleurs curieux de connaître le titre original et la langue de rédaction. Du latin, ça m’étonnerait pour un bouquin peut-être né en Pologne (qui n’a jamais vu la gueule d’un Romain) ou en Hongrie (où il ne reste aucune trace de romanisation dès le VIe s.). De deux, la sorcière aurait été brûlée pour sorcellerie, ça logique. Sauf que le début de la chasse aux sorcières remonte au XIIIe siècle (Colette Arnould, Histoire de la sorcellerie). De trois, vu que l’écriture gothique apparaît au XIe siècle, bonjour l’anachronisme.
Bref, dès le premier tiers du récit de Bellemare, le niveau de crédibilité atteint celui d’un programme électoral. Consternant.
On peut démonter de la même façon chaque ligne de cette arnaque d’Ahriman. Je me contenterai de sauter à la fin. John Astor qui embarque le grimoire sur le Titanic… Piètre recyclage d’une autre légende urbaine titanicienne mettant en scène le même John Astor : la momie maudite qu’il aurait trimballée dans ses bagages. Peut-être a-t-il pensé que deux objets maléfiques s’annuleraient ou peut-être que c’est juste un ramassis d’âneries…
Conclusion, y a encore du boulot pour inventer de toutes pièces un ouvrage maudit crédible, n’est pas Lovecraft qui veut…

Ahriman part de cette légende. A la différence de Bellemare, Gwenn Aël nous vend de la fiction pour ce qu’elle est, donc pourquoi pas ? D’autant que le roman corrige le tir anachronique en plaçant la naissance de l’ouvrage au XVe siècle, de loin plus plausible que Charlemagne. Il en profite pour mélanger le canular d’Ahriman à une autre fumisterie, celle de l’abbé Saunière (1852-1917).
En version courte, un homme d’église doublé d’un escroc, qui se faisait des couilles en or en vendant plus de messes qu’il n’avait le temps d’en réciter. A l’époque, chacun imagine que sa richesse serait issue d’un trésor qu’il aurait découvert. De folles histoires circulent à grand renfort de conditionnel. Un bobard en entraînant un autre, Saunière aurait aussi mis la main sur d’antiques parchemins, parmi lesquels une généalogie mérovingienne avec, comme on peut s’y attendre, un héritier caché. De fil en aiguille, la geste de Saunière englobe aujourd’hui du Templier, du Graal, du cathare, du complot vatican, du visiteur de l’espace…
Parmi les nombreux trésors que Saunière découvre en son église de Notre-Dame-de-Fort-Knox figure désormais le fameux book d’Ahriman. J’aime bien l’idée d’avoir ainsi mélangé les légendes contemporaines, une bonne trouvaille. Ajoutes-y des rituels de magie noire, des sectes sataniques, du millénarisme, des crucifixions, les Quatre Cavaliers en goguette, et tu obtiens une ambiance (anté)christo-ésotérique de folie, au propre comme au figuré.
Gwenn Aël charge bien la barque, flirtant parfois par le trop-plein. Mais l’ensemble tient debout et reste digeste grâce à un réel effort de cohérence. Les éléments estampillés made in Pandemonium ne s’accumulent pas au petit bonheur en infâme gloubiboulga. Non, ils sont tous reliés les uns aux autres, se répondent, ce qui justifie la présence de chacun d’eux.
On sent derrière tout ça un gros travail de recherches. Bon, parce que je suis moi, j’ai relevé une erreur sur l’écartèlement (p.130), présenté comme une peine appliquée en cas de condamnation à mort. Du tout. En France, l’écartèlement punit le crime de lèse-majesté. L’Inquisition, elle, t’envoie sur le bûcher. Note qu’à l’arrivée, le résultat est le même, le condamné meurt. Quand l’Inquisition écartèle – sur un chevalet et pas avec des chevaux –, c’est “juste” de la torture pour faire avouer ses crimes au suspect, pas une punition en soi. Si le gars claque en cours de route, pas de bol, on n’a pas attendu la police moderne pour inventer les bavures. M’enfin ce détail mis à part, dans l’ensemble, les données historiques et religieuses sont justes.
Côté références de fiction, on pense à Dracula (les pensionnaires agités de l’asile évoquent Renfield), Dexter (saison 6) ou encore Rosemary’s Baby.

Si le versant ésotérique m’a plu, la partie thriller m’a laissé plus mitigé. Quelques défauts m’ont empêché d’accrocher à fond. Les personnages, surtout. Eliot Bénin manque de background, donc pour s’attacher, tintin. Julia et le substitut du procureur sont si transparents qu’on devine assez vite leur rôle dans l’histoire.
La richesse contextuelle pèse parfois sur la narration. Comme je disais plus haut, Gwenn Aël utilise beaucoup d’éléments historiques, ésotériques et religieux. Soit une somme pharaonique d’infos que Bénin rassemble en un temps record. En fait, c’est la masse de tout qui fait que ça coince. Il y a beaucoup de personnages, avec beaucoup de changement de lieux et de point de vue (un coup Eliot, un coup l’asile, un coup le prêtre, un coup l’Elue, un coup le tueur), beaucoup d’informations, beaucoup de meurtres… Ça me rappelle… je ne sais plus si c’est La Momie ou Le Retour de la Momie de Stephen Sommers. Toujours est-il que j’avais eu l’impression que les scénaristes avaient mis TOUTES les idées qui leur étaient passées par la tête sans opérer le moindre tri. Un truc à donner le tournis. Ahriman, c’est un peu ça avec beaucoup de beaucoup.
L’ensemble reste lisible, mais il aurait fallu élaguer. Par exemple se concentrer sur deux points de vue seulement, Eliot et son antagoniste, puisqu’on voit surtout à travers eux.
Sur le style, je passerai vite, vu que cette catégorie de roman ne repose pas dessus (et c’est bien dommage). Il est fonctionnel, donc pas celui que je préfère. Pas indigne, pas renversant, il fait le taf mais sans étincelles. Correct, quoi, “qui se laisse lire”, comme on dit.
Après, je crois qu’il s’agit de défauts inhérents au genre, les auteurs se concentrant trop sur l’ésotérique et pas assez sur le thriller, sur les révélations fracassantes et pas assez sur la forme.
Pour m’être enfilé les daubes de Dan Brown, Ahriman reste très correct en comparaison. J’avais pleuré du sang sur Anges et Démons, perdu toutes mes dents sur Inferno et failli me noyer dans mon caca avec Da Vinci Code

Ahriman m’a laissé en un seul morceau et sans l’impression d’avoir perdu mon temps à le lire. Sans m’emporter, il m’aura proposé une lecture intéressante dans sa façon de revisiter légendes urbaines, histoire de l’Eglise, prophéties bibliques. Un bouquin honnête qui devrait trouver son public parmi les fans de thrillers ésotériques. Si vous en êtes, ça devrait vous plaire, il se situe dans la moyenne haute du genre.

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